DEUX BOUDDHAS ASSIS CÔTE À CÔTE

Donald S. Lopez Jr. et Jacqueline I. Stone ; Princeton University Press

Chapitre douze -  Devadatta

L'histoire du Bouddha compte deux ''méchants'', l'un divin, l'autre humain. Le méchant divin est Mara, mentionné par Shariputra dans le chapitre III. Le méchant humain est Devadatta, le cousin du Bouddha, souvent présenté comme l'exemple paradigmatique d'un icchantika, quelqu'un qui est si profondément et incorrigiblement dans l’erreur qu'il n'a aucune perspective de libération. Le chapitre XII porte son nom. Les récits de Devadatta dans le canon bouddhiste varient. Devadatta est devenu moine lorsque le Bouddha est revenu dans sa ville natale de Kapilavastu un an après son Éveil. Au départ, Devadatta semble avoir été un moine zélé qui a acquis de formidables pouvoirs méditatifs, ce qui lui a valu une réputation de saint. À un moment donné, cependant, il a commencé à nourrir une jalousie malveillante envers Shakyamuni et à comploter contre lui. Alors que le Bouddha  avait plus de 70 ans, Devadatta s'est levé dans l'assemblée des moines et a proposé qu'en raison de l'âge avancé du Bouddha, la direction de l'ordre des moines lui soit confiée. Il était temps pour le Bouddha de se reposer. Mais Shakyamuni refusa, et dans l'une de ses remarques les plus dures, telles qu'elles sont consignées dans le canon, il demanda :

« Pourquoi remettrais-je l'ordre à un crachat [morve] comme vous ? ».

Ruminant cette humiliation publique, Devadatta a comploté pour assassiner le Bouddha. Il a d'abord engagé seize archers pour le tuer, mais le Bouddha a converti chacun d'eux. Ensuite, Devadatta a décidé de tuer le Bouddha lui-même, en poussant un gros rocher du haut du Pic du Vautour alors que le Bouddha déambulait dans son ombre. Deux gros affleurements sont miraculeusement sortis de la montagne pour lui barrer la route, mais un éclat de roche s'est brisé et a frappé l'orteil du Bouddha, le faisant saigner. Devadatta a tenté une troisième fois d'assassiner le Bouddha en envoyant cette fois le grand éléphant Nalagiri enivré de vin de palme, pour le piétiner. Mais quand il a atteint le Bouddha, l'éléphant s'est agenouillé et le Bouddha lui a caressé la tête.

Incapable de tuer le Bouddha, Devadatta a alors décidé de gagner l'allégeance de la communauté des moines en recommandant que tous les moines suivent cinq règles : 1) vivre dans la forêt et non dans les villages, 2)  vivre dans des buts précis et ne pas accepter d'invitations à dîner dans les maisons des laïcs, 3) ne porter que des vêtements faits de chiffons jetés et ne pas accepter de tissus de la part des laïcs, 4) habiter au pied d'un arbre et non sous un toit, 5) ne pas manger de poisson ni de viande. En réponse, le Bouddha a déclaré que tout moine qui souhaitait obéir à ces règles pouvait le faire, mais qu'il ne rendrait pas ces pratiques obligatoires. Ces pratiques, connues sous le nom de dhutagunas, représentent des austérités supplémentaires, au-delà de ce qui est exigé par la règle monastique. Elles sont parfois pratiquées par des moines à forte tendance ascétique. L'intention de Devadatta était clairement de se présenter comme plus rigoureux que Shakyamuni dans l'observance monastique ; il a ensuite dénoncé Shakyamuni comme étant laxiste dans la pratique ascétique. Devadatta a apparemment conquis un nombre important de jeunes moines, qui sont partis avec lui pour créer un nouveau sangha. Mais le Bouddha envoya Shariputra et Maudgalyayana* qui les persuadèrent de revenir. À la nouvelle de leur désertion, Devadatta vomit du sang. Sachant que sa fin était proche, il partit voir le Bouddha une dernière fois. Certains récits disent qu'il était sincèrement contrit ; d'autres racontent qu'il a enduit ses ongles de poison pour une dernière tentative d'assassinat. Alors qu'il se reposait au bord d'un étang, il fut lentement avalé par la terre, d'abord ses pieds, puis ses genoux, puis sa poitrine et son cou. Il a prononcé une strophe de louange au Bouddha avant de sombrer, descendant dans l'enfer Avici, où il a subi un sort horrible.

Comme nous l'avons vu plus haut, cinq forfaits, appelés "actes sans rémission", font tomber dans l’enfer Avici immédiatement après la mort. Ils sont également connus sous le nom de "cinq fautes cardinales". Ces cinq délits sont : 1) tuer son père, 2) tuer sa mère, 3) tuer un arhat, 4) blesser un bouddha, 5) causer des dissensions dans la communauté monastique. Devadatta a commis la quatrième et la cinquième de ces infractions. Lorsque la nonne Utpalavarna a réprimandé Devadatta pour sa mauvaise conduite, il l'a battue à mort. Comme elle était une arhat, il s'est également rendu coupable du troisième délit.

L'histoire de Devadatta est assez célèbre, et les auteurs du Sutra du Lotus la connaissaient certainement fort bien, ce qui rend le chapitre XII encore plus remarquable. Le Bouddha dit que dans une vie antérieure, un roi a inlassablement cherché l'enseignement mahayana, renonçant au trône pour le trouver. Un sage vint dire au roi qu'il possédait un enseignement du Mahayana appelé Sutra du Lotus et qu'il le lui expliquerait si le roi lui promettait de lui obéir. Le roi accepta avec joie, devenant ainsi son serviteur. Le roi servit le sage pendant mille ans, ramassant du bois de chauffage et recueillant de l'eau ; « il ne se lassa jamais, ni dans son corps ni dans son esprit ». Le Bouddha explique que dans la vie d’alors, il était le roi et Devadatta le sage et déclare que c'est grâce à l'amitié vertueuse de Devadatta qu'il est finalement devenu bouddha. Il fait ensuite une prophétie de la future bouddhéité de Devadatta, en prédisant le nom qu'il portera et la durée de sa vie. (Le Sutra ne fait aucune mention des crimes de Devadatta ni de son châtiment dans l'enfer Avici ) (note).  Le Bouddha conclut en disant que quiconque dans le futur entend le chapitre   Devadatta du Sutra du Lotus et l'accepte avec un esprit pur ne renaîtra jamais en tant qu'animal, esprit faméliques ou dans les enfers, mais renaîtra en présence des bouddhas.

Le fait que ce chapitre soit mentionné dans le texte par son nom fait supposer que le chapitre, ou du moins cette partie est une interpolation ultérieure d'un texte précédemment indépendant. En fait, le chapitre Devadatta était absent de la traduction originale de Kumarajiva en chinois. Le moine pèlerin Faxian a rapporté un texte sanskrit du chapitre lors de ses voyages à Turfan et l'a traduit avec un moine indien nommé Dharmamati vers 490. Cette traduction a ensuite été incorporée dans la version de Kumarajiva. On peut supposer que le chapitre Devadatta a été inséré dans le Sutra du Lotus parce qu'il constitue une puissante confirmation de l'affirmation du Sutra selon laquelle tous les êtres deviendront un jour des bouddhas. Car ici, deux personnages improbables - l'un des plus grands pécheurs de l'histoire du bouddhisme, l'autre une princesse de huit ans - sont exaltés, l'un par une prophétie de bouddhéité, l'autre par l'accomplissement de la bouddhéité elle-même.

Après que Shakyamuni eut raconté sa relation passée avec Devadatta, la scène bascule brusquement vers Prabhutaratna* et son stupa. Un bodhisattva de la suite de Prabhutaratna* leur propose de rentrer chez eux, mais Shakyamuni lui demande d'attendre car il veut que ce bodhisattva, dont le nom est Prajnakuta (Amas de Sagesse), rencontre Manjushri. Comme nous l'avons vu dans le chapitre I, Manjushri se trouvait dans l'Assemblée du Sutra du Lotus, mais ici il est présenté comme arrivant des profondeurs de l'océan où il a prêché le Dharma dans le palais de Sagara, le roi des nagas. Les nagas, généralement représentés avec la tête et le torse d'un humain et la queue d'un serpent, sont parmi les créatures non humaines les plus importantes du bouddhisme, dont on dit qu'elles vivent dans les profondeurs des eaux et possèdent de grands trésors. En Chine, naga a été traduit par "dragon". Le bodhisattva demande à Manjushri combien d'êtres il a instruits dans l'océan. D'innombrables êtres, répond Manjushri, et, comme pour confirmer ses dires, d'innombrables bodhisattvas qu'il a enseignés émergent de l'océan et arrivent dans l'Assemblée assis sur des fleurs de lotus de matières précieuses. Manjushri déclare que dans l'océan, il n'a enseigné que le Sutra du Lotus. Prajnakuta demande si les êtres sensitifs qui pratiquent le Sutra du Lotus deviendront rapidement des bouddhas. Manjushri répond que oui. Ce qui suit est une autre des célèbres scènes du Sutra.

Comme exemple de quelqu'un capable d'atteindre immédiatement la bouddhéité, Manjushri mentionne une fille naga de huit ans, la fille du roi Sagara. Prajnakuta est sceptique, notant les nombreux kalpas que le Bouddha Shakyamuni a passé à accumuler des mérites sur la Voie de bodhisattva.

« Je ne croîs pas que cette fillette ait pu réaliser l'Éveil correct en l'espace d'un instant », dit-il.

La princesse naga apparaît aussitôt et prononce des versets de louange au Bouddha. À ce moment, Shariputra se joint à la conversation, déclarant que le corps féminin est souillé et n'est pas un réceptacle approprié pour le Dharma. Une femme est soumise aux cinq entraves qui l'empêchent de devenir un roi-faisant-tourner-la-roue (Chakravartin), les déités brahma, shakra et Mara, ou un bouddha.

La princesse naga offre alors au Bouddha un joyau inestimable qu'il accepte. Elle demande alors à Prajnakuta et Shariputra : «Cela a-t-il été fait rapidement, ou non ?». Lorsqu'ils conviennent que cela a été fait extrêmement rapidement, elle dit : « Regardez-moi devenir bouddha encore plus rapidement que cela ». Elle se transforme immédiatement en homme, accomplit les pratiques de bodhisattva, se rend dans le monde Vimala (Immaculée) dans le Sud, s'assied sur une fleur de lotus ornée de bijoux, atteint la bouddhéité avec un corps doté des marques majeures et mineures extraordinaires, puis enseigne le Dharma, faisant progresser les êtres de ce monde et du monde Saha sur la Voie, recevant des prédictions de bouddhéité. Prajnakuta et Shariputra « gardant le silence, crurent et acceptèrent ».

Cette scène remarquable est souvent mentionnée dans les discussions sur la question du genre dans le bouddhisme. Le pouvoir de transformation de la princesse naga face à la misogynie des moines et des bodhisattvas est délayée, au moins dans une certaine mesure, par le fait qu'elle se transforme d'abord en mâle avant de devenir bouddha. Les lecteurs modernes trouvent souvent décevant cet élément dans l'histoire et le considèrent comme une trahison de l'incapacité des compilateurs à concevoir la bouddhéité sous forme féminine. Il est indéniable que des tensions ont existé dans la tradition bouddhiste entre des doctrines qui sont sotériologiquement égalitaires (comme la vacuité de tous les phénomènes y compris les catégories "mâle" et "femelle", ou les notions de nature universelle du bouddha) et des normes sociales bien ancrées de subordination féminine. Alors que la hiérarchie des sexes est maintenant souvent comprise comme une construction humaine, susceptible d'être révisée, une perspective bouddhiste traditionnelle l'aurait plus probablement considérée comme le fruit du karma passé. L'objection de Shariputra concernant la souillure du corps des femmes et les "cinq entraves" censées limiter leur potentiel reflétait des hypothèses communément admises. Certains exégètes contemporains estiment donc que la princesse naga a montré son changement de sexe comme un "moyen habile" compatissant destiné à convaincre son public (en grande partie masculin), qui n'aurait pas pu reconnaître sa bouddhéité autrement. D'après la description que fait Manjushri de ses accomplissements, avant même qu'elle ne se présente à l'Assemblée, il est évident que la forme féminine de la fille naga ne l'a pas empêchée d'atteindre les plus hauts niveaux de pratique de bodhisattva. A peine avait-elle "produit la pensée d'Éveil" qu'elle "atteignit le stade de la non-régression", sautant par-dessus des étapes d’évolution dont on dit généralement qu'elles nécessitent de nombreuses vies. En effet, pour de nombreux moines commentateurs du Sutra en Asie de l'Est, ce qui est remarquable dans cette histoire n'est pas le sexe de la princesse naga, mais la vitesse à laquelle elle a parcouru le long chemin vers la bouddhéité.

Comme indiqué plus haut, le chapitre Devadatta souligne l'inclusivité du Sutra du Lotus en étendant la possibilité de la bouddhéité à des catégories de personnes considérées comme ployant sous des fardeaux karmiques particulièrement lourds : les hommes mauvais et les femmes en général. Pour Nichiren, l'histoire de Devadatta illustre le pouvoir unique du Sutra du Lotus qui permet de sauver même les plus ''méchants'' et les plus dépravés.

Selon la pensée bouddhiste conventionnelle, la conduite morale est le début et le fondement de la Voie ; les personnes ne peuvent atteindre la libération qu'en renonçant d'abord au mal et en cultivant le bien. On dit que l'on ne peut pas contrôler son esprit tant que l'on n'a pas appris à contrôler son corps et sa parole. Le code éthique bouddhiste cherche à assurer ce contrôle. Cependant, certains penseurs bouddhistes de l'époque de Nichiren étaient préoccupés par le problème posé par les maux que l'on ne peut éviter. Cette préoccupation était liée à une conscience aiguë des limites humaines, renforcée par le sentiment de vivre à une époque de déclin. Elle concernait également la situation des guerriers, qui gagnaient en influence à la fois comme groupe social et comme corps émergent de fidèles religieux. D'un point de vue bouddhiste, les guerriers étaient pris au piège d'une profession héréditaire qui était intrinsèquement pécheresse, les obligeant à tuer des animaux comme forme d'entraînement à la guerre et à tuer des humains sur le champ de bataille. Ainsi, ils ne pouvaient pas échapper à la violation du précepte bouddhiste de base contre le fait de prendre la vie. Nichiren, qui comptait un certain nombre de samouraïs parmi ses disciples, a souligné que, tant que l'on récite daimoku, on ne sera pas entraîné dans les enfers ou d'autres voies du mal par des méfaits ordinaires ou des méfaits inévitables. À un guerrier, un certain Hakii Saburo il écrit :

« Devadatta fut le plus grand icchantika, la personne la plus malfaisante qui se puisse trouver au monde. Dans les sutras antérieurs exposés par le Bouddha de son vivant, il fut considéré comme un cas désespéré. Mais, dans le Sutra du Lotus, il fut prédit qu'il deviendrait un jour un bouddha du nom de Ainsi-Venu Roi du Ciel. De ces exemples on peut conclure que, pour des personnes mauvaises, à l'époque des Derniers jours du Dharma, parvenir ou non à la bodhéité ne dépend pas de la légèreté ou de la gravité de leurs fautes, mais simplement du fait d'avoir foi ou non dans le Sutra du Lotus » (réf.).

D’après le chapitre Devadatta, la relation entre Shakyamuni et son cousin traître n'était pas purement une question de vie présente ou antérieure. Le fait même qu'il soit devenu Bouddha, dit Shakyamuni, est dû à la "bonne et vertueuse amitié" passée de Devadatta . "Bonne et vertueuse amitié" traduit ici kalyanamitra ( zenchishiki ) , littéralement "bon ami", celui qui enseigne ou encourage un autre sur la Voie bouddhiste. Au vu des récits traditionnels de ses trahisons répétées, il semblerait que Devadatta n'ait pas été du tout un "ami". Nichiren, cependant, a considéré que ce passage enseignait non seulement l'inévitable rencontre d’ennemis dans les efforts pour répandre le Dharma - « le Bouddha et Devadatta sont comme un objet et son ombre ; vie après vie, ils ne sont jamais séparés » (réf.) .- mais aussi l'importance d'apprécier l'opportunité de développement spirituel que leur hostilité rend possible.

« À notre époque aussi, ce ne sont pas nos amis mais nos ennemis qui nous aident à nous développer et à nous perfectionner», a-t-il écrit.

Dans le même esprit, Nichiren a exprimé sa gratitude également pour les religieux et les fonctionnaires qui l'ont persécuté, ajoutant que, sans eux, il n'aurait pas pu faire ses preuves en tant que Pratiquant du Sutra du Lotus (réf.).

L'histoire de la fille naga fut interprétée de diverses manières dans le Japon pré-moderne. Les discours sur les entraves karmiques féminines étaient très répandus, en particulier parmi les moines savants et autres élites instruites, mais le Sutra du Lotus était censé promettre aux femmes le plein Éveil. Il semble que dans le domaine de la pratique religieuse, la transformation de la princesse naga en homme a souvent été ignorée, ou du moins pas prisée. Le chapitre Devadatta  était parfois récité lors de rites funéraires et commémoratifs pour les femmes, afin d'assurer leur future bouddhéité.

Pour Nichiren le Sutra du Lotus permet aux femmes d'atteindre la bouddhéité en tant que femmes, parce qu’il incarne l'inclusion mutuelle des dix mondes-états du Dharma. Il écrit :

« Dans les sutras du Mahayana autres que le Sutra du Lotus, il semblerait que les femmes puissent atteindre la bodhéité. Mais elles ne pourraient le faire qu'après avoir changé d'apparence. Il ne s'agit donc pas de l'atteinte immédiate de la bodhéité qu'implique le principe d'ichinen sanzen. C'est une possibilité théorique, non concrétisée. La fille du Roi-Dragon est, comme le dit le texte, "un exemple qui vaut pour toutes les autres." La fille du Roi-Dragon, en devenant bouddha, rendit possible l'atteinte de la bodhéité par toutes les femmes aux époques ultérieures » (réf.) .

Il est certain que les affirmations de Nichiren sur la réalisation de la bouddhéité par les femmes tendent à mettre en avant le pouvoir du Sutra du Lotus, plutôt que la capacité des femmes à réaliser la bouddhéité. À moins que les femmes ne fassent confiance au Lotus, la bouddhéité est hors de leur portée. Mais parce qu'il croyait que personne, homme ou femme, ne pouvait atteindre la bouddhéité par des Enseignements provisoires, sa position n'est guère discriminatoire. A en juger par ses lettres, Nichiren avait pour disciples plusieurs femmes qu’il tenait en grande estime. Contrairement à Shariputra dans le chapitre  Devadatta, et contre les notions de souillure féminine de son époque, Nichiren ne considérait pas le corps féminin comme impur et, au moins à une occasion, il a explicitement nié que le sang menstruel était souillé (réf.). Il a également exprimé l’idée que la foi dans le Sutra du Lotus pourrait, dans un certain sens, subvertir la hiérarchie conventionnelle des sexes :

« Une femme qui embrasse ce Sutra, a-t-il écrit, surpasse non seulement toutes les autres femmes mais aussi tous les hommes » (réf.).

La capacité des femmes à la bouddhéité n'est pas le seul message que les exégètes est-asiatiques ont tiré de l'épisode de la princesse naga. Son histoire a également été prise comme preuve que certains pratiquants pourraient "réaliser la bouddhéité dès ce corps" (sokushin jobutsu). Dans la tradition tiantai, Zhanran a peut-être été le premier à utiliser ce terme pour parler de l'Éveil de la princesse naga. On peut se demander comment on pourrait qualifier son Éveil de réalisation de la bouddhéité "dès ce corps" lorsqu'elle se transforme en homme ; cependant, les commentateurs ne voyaient pas nécessairement ce changement de sexe comme une transformation corporelle complète, telle qu'on la subit entre deux vies successives. La doctrine du sokushin jobutsu, qui s'est développée surtout au Japon, avait deux implications majeures : un raccourcissement drastique du temps jugé nécessaire pour atteindre l'Éveil, et la possibilité de le faire sans avoir à éradiquer au préalable les souillures d'une personne ordinaire.

Saicho a identifié cette doctrine comme l'une des dix qualités insurpassables par lesquelles le Sutra du Lotus surpasse tous les autres. Contrairement aux notions conventionnelles du Mahayana, selon lesquelles la Voie de bodhisattva nécessite trois kalpas incalculables pour être accomplie (position maintenue par ses principaux rivaux de l'école Hosso), Saicho voyait le Sutra du Lotus comme la "Voie directe" ou la "Grande voie directe" de réalisation rapide, ne nécessitant qu'une, deux, ou tout au plus trois vies. L'histoire de la fille naga soulignait cette possibilité. Elle avait, notait Saicho, un triple handicap : en tant que dragon-naga, elle appartenait aux monde-état animal ; elle était de sexe féminin et de faibles facultés ; et n'ayant que huit ans, elle n'avait pas pu consacrer beaucoup de temps à la discipline religieuse. Néanmoins, grâce au pouvoir merveilleux du Sutra du Lotus, elle avait atteint la bouddhéité.

Dans le développement du bouddhisme tendai après Saicho, les implications de l'accomplissement de la princesse naga ont été analysées et contestées sous de nombreux angles. L'Éveil à réaliser "dès ce corps" était-il complet ou partiel ? À quelle étape de la pratique de bodhisattva correspondait-elle ? Ce type de réalisation immédiate était-il accessible à tous, ou seulement à ceux qui avaient cultivé la pratique dans des vies antérieures ? À quelques exceptions près, la pensée tendai s'est éloignée de la notion de Saicho d'atteindre la bouddhéité en trois vies pour mettre l'accent sur la réalisation directe de la bouddhéité avec le corps actuel. À l'époque de Nichiren, un argument scolastique posait qu’au moins en principe, même les personnes ordinaires et illusionnées pouvaient accéder à la bouddhéité dès les premiers stades de la foi et de la pratique. Nichiren enseignait qu'embrasser le Sutra du Lotus faisait de cela une réalité :

« Le Sutra du Lotus est l'enseignement du Bouddha et la sagesse du Bouddha. Lorsque l'on met sa foi dans un seul caractère ou dans un seul coup de pinceau, on devient immédiatement un bouddha avec son corps actuel.... Tout comme le poison peut être transformé en médicament, le Sutra du Lotus transforme les êtres ordinaires en bouddhas. C'est pourquoi il est appelé "Dharma Merveilleux " » (réf.).

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