DEUX BOUDDHAS ASSIS CÔTE À CÔTE

Donald S. Lopez Jr. et Jacqueline I. Stone ; Princeton University Press

Chapitre onze - Apparition de la Tour aux Trésors

On pourrait penser que dans le Sutra du Lotus, le moment le plus théâtral visuellement se situe dans le premier chapitre, lorsque le Bouddha émet un faisceau lumineux à partir de la touffe de cheveux entre ses yeux et illumine une myriade de mondes. Mais le Bouddha fait cela assez fréquemment dans les sutras du Mahayana. Et un moment plus visuel encore se produit au chapitre XI du Sutra.

Dans le monde bouddhiste la structure matérielle la plus importante n'est sans doute pas le monastère, ni même la statue du Bouddha. C'est le stupa. Selon le Grand Discours sur le Nirvana final (Mahaparinibbana Sutta), le Bouddha a laissé des instructions spécifiques pour son corps après sa mort. Il devait être incinéré, les reliques étant ensuite enterrées sous un monticule construit à un carrefour. Après son incinération, des disputes ont éclaté pour savoir lequel des groupes de disciples du Bouddha recevrait sa dépouille. Finalement, les reliques ont été divisées en huit parts consacrées par les disciples du Bouddha dans huit principautés différentes ; les cendres restant du feu du crématoire et l'urne utilisée pour diviser les reliques ont également été traitées comme des objets sacrés. Dix stupas furent alors érigés. Le Bouddha étant passé en parinirvana, il ne restait plus que des morceaux d'os récupérés sur le bûcher funéraire. Ceux-ci sont devenus les substances les plus précieuses du monde bouddhiste, les seuls vestiges physiques de la présence du Bouddha.

Selon la légende, cent ans après la mort du Bouddha, le roi indien Ashoka a ouvert les stupas, rassemblé toutes les reliques, puis les a redistribuées dans 84 000 stupas à travers son vaste royaume. Malgré cette hyperbole, le stupa allait devenir l'élément le plus omniprésent du paysage bouddhiste. Bien que présentant de grandes différences dans leurs styles architecturaux, la pagode de l'Asie de l'Est, le chôten du Tibet et le chedi de l'Asie du Sud-Est sont tous des stupas. Les enseignements du Bouddha sont parfois appelés "corps du Dharma", tout comme les vestiges de son corps physique, et un texte écrit est souvent enchâssé dans les stupas à la place des restes physiques. Un texte fréquemment choisi à cette fin était le verset dans lequel un moine avait résumé l'enseignement du Bouddha pour  Shariputra, comme indiqué ci-dessus dans le chapitre 2 :

« De choses produites par des causes ; le Tathagata a proclamé leurs causes et aussi leur cessation. C’est de cela que le Grand ascète a parlé ».

Les stupas ont joué un rôle central en socio-économie bouddhiste, tant réel que symbolique. C’étaient généralement des structures relativement simples (surtout par rapport aux temples hindous élaborés), en forme de monticule qui semblaient émerger du paysage. Construits grâce aux dons des laïcs, ils attiraient à leur tour d'autres dons, devenant ainsi des lieux de pèlerinage et d'échange de mérites. Le contrôle d'un stupa était ainsi une source importante de pouvoir économique pour une communauté de moines.

Avec l'essor du Mahayana, longtemps après la mort du Bouddha, les textes physiques des sutras mahayana étaient eux-mêmes parfois traités comme des reliques, avec l'instruction qu'ils devaient recevoir la même révérence que celle généralement offerte à un stupa ou à un autre type de sanctuaire appelé caitya. Dans le Sutra du Diamant (Vajracchedikerajfiraparamita Sutra), le Bouddha déclare : « Sur n'importe quelle parcelle de terrain, si l'on expose ce sutra, ce terrain deviendra digne d'adoration, ce terrain deviendra digne de vénération et de circumambulation révérencielle pour le monde entier, ses deva, ses êtres humains et ses demi-dieux, ce terrain deviendra un sanctuaire ».  Mais tous les sutras mahayana n'exaltent pas le sutra pour lui-même. Ils sont loués à plusieurs reprises dans le Sutra du Lotus. Et dans ce chapitre, un stupa est le siège d'une des révélations les plus importantes du Sutra. En effet, préfigurant ce qui est sur le point d'arriver, le Bouddha dit au bodhisattva Bhaishajyaraja* au chapitre X :

« Où que ce sutra soit enseigné, lu, récité, copié, ou bien où qu'il se trouve, il faut construire un stupa à sept niveaux de grande hauteur et largeur et richement orné. Il n'est pas nécessaire de mettre une relique à l'intérieur. Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que la Tathagata est déjà dedans ».

Le chapitre XI commence ainsi :

« A ce moment, face au Bouddha, il y eut une tour faite des sept matières précieuses, haute de cinq cents yojana, et de deux cent cinquante yojana à la base, qui surgit de la terre et demeura dans les Airs  ».

Nous rappelons que dans l'Inde ancienne un yojana était une unité de distance définie par celle qu’un attelage de bœufs pouvait tirer une charrette, ou encore la distance que l'armée du roi pouvait parcourir en une journée. Un yojana a été estimé de différentes manières, avec environ 8 miles (13 km) comme équivalent commun. Selon ce calcul, le chapitre s'ouvre sur un immense stupa, de 40 000 miles (65000 km) de haut et 2 000 miles (3 200 km) de large, émergeant du sol. Le stupa est magnifiquement orné de sept types de substances précieuses, décoré de bannières, de drapeaux, de guirlandes et de clochettes, et il dégage le parfum du bois de santal. La terre ne tremble que faiblement mais une voix se fait entendre de l'intérieur du stupa, déclarant « Excellent ! Excellent » et louant la prédication du Sutra du Lotus par Shakyamuni. Habituellement, un stupa contient une relique de bouddha, comme une dent ou un morceau d'os carbonisé. Entendre une voix émanant d'une personne n'est pas simplement surprenant, c'est légèrement sinistre.

Un bodhisattva appelé Mahapratibhana (Grand-Prêche-en-Joie), parlant au nom de l’Assemblée, pose les questions patentes : Pourquoi un énorme stupa vient-il de sortir de la terre, et quelle est cette voix ? Shakyamuni répond qu'il y a un bouddha à l'intérieur du stupa. Il y a longtemps et dans un univers lointain, il y avait un bouddha nommé Prabhutaratna (Maints-Trésors). Lorsqu'il était bodhisattva, Prabhutaratna* a fait le vœu que lorsqu'il deviendrait bouddha, après son passage en parinirvana, son stupa apparaîtrait partout où le Sutra du Lotus serait enseigné, et qu’il témoignerait de sa vérité et ferait des éloges, en disant « Excellent ! Excellent » ! Le Bouddha explique que Prabhutaratna* se trouve à l'intérieur du stupa. Mahapratibhana demande alors s'il serait possible pour tout le monde de le voir. Shakyamuni explique que le vœu de Prabhutaratna* avait en outre stipulé que si un futur bouddha souhaitait révéler la forme de Prabhutaratna* à l'Assemblée, ce bouddha devrait d'abord rassembler toutes ses formes créées magiquement qui enseignent le Dharma dans les mondes des dix directions. L'étonnante implication de cette déclaration, qui passe sans autre commentaire, est que tous les milliards de bouddhas qui enseignent le Dharma dans des milliards de mondes à travers l'univers sont en fait des émanations de Shakyamuni.

Shakyamuni envoie donc un faisceau de lumière à partir de la touffe de cheveux entre ses sourcils, s'étendant dans les dix directions et y convoquant les bouddhas. Mais avant leur arrivée, Shakyamuni doit leur préparer des sièges, ce qui implique une transformation complète du monde. Dans les sutras mahayana, notre monde est appelé le monde Saha. Comme indiqué précédemment, saha signifie souvent "endurance" ou "tolérance", car il y a là beaucoup de souffrances à endurer. C'est le champ de bouddha (buddhaksetra) de Shakyamuni, le domaine de ses activités salvatrices. Il diffère des champs des autres bouddhas. Celui de Shakyamuni est impur car il contient les mondes-états des animaux, des fantômes et des habitants de l'enfer. Il est souillé et, dans ce qui semble avoir été le plus offensant pour l'ancienne sensibilité indienne, il est bosselé, avec toutes sortes de collines et de montagnes. Un tel monde n'est pas un endroit approprié pour inviter des bouddhas de tout l'univers ; avant que ces bouddhas n'arrivent, notre monde doit être préparé.

Ainsi, le monde du Saha est purifié. Il devient complètement plat, sans villes, océans, rivières, montagnes ou forêts. Ses routes sont disposées comme un échiquier et sont bordées de cordons d'or. Il y a des arbres et de l'encens, et le sol est couvert de fleurs. De plus, tous les dieux et les humains du monde, à l'exception de ceux qui sont assis dans l'Assemblée, sont temporairement transportés dans d'autres mondes, vraisemblablement pour faire de la place aux bouddhas qui arrivent. Chaque bouddha amène un seul bodhisattva accompagnateur, et chaque bouddha est assis sur un trône de lion sous un arbre orné de bijoux, mais tous les sièges sont occupés avant que tous les bouddhas, même ceux d'une des dix directions, n'arrivent. Shakyamuni crée donc deux fois plus d'espace en transformant des milliards d'autres terres, toutes faites de vaidurya (probablement du chrysobéryl mais parfois considéré en Asie de l'Est comme du lapis), complètement plates, sans animaux, ni esprits faméliques, ni habitants de l'enfer, et avec les humains et les devas temporairement relocalisés ailleurs.

Lorsque tous les bouddhas sont arrivés, ils envoient chacun un accompagnateur pour offrir des fleurs à Shakyamuni, s'enquérir de sa santé et lui demander d'ouvrir maintenant l'énorme stupa qui est suspendu dans les Airs. Shakyamuni s'élève dans les Airs jusqu'à ce qu'il flotte devant la porte de l'énorme stupa. Avec son doigt droit, il repousse le verrou. Il y a un fort grincement, comme si on ouvrait la porte d'une grande ville. La porte s'ouvre, révélant non pas une relique ou un squelette, mais un bouddha assis sur un trône léonin dans une posture de méditation, son corps entier et intact, comme le corps intact d'un saint catholique romain. À la lumière de la doctrine bouddhiste courante du nirvana, dans laquelle un bouddha du passé ne revient jamais, c'est un spectacle stupéfiant. Pourtant, quelque chose d'encore plus stupéfiant est sur le point de se produire. Prabhutaratna* s'avance sur son trône léonin  et invite Shakyamuni à s'asseoir à côté de lui.

L'un des textes les plus célèbres de la tradition bouddhiste du pali est les Questions de Milinda (Milindapanha), une œuvre présentée sous la forme d'un dialogue entre un roi grec nommé Milinda et un moine bouddhiste nommé Nagasena. En fait, un roi nommé Menandre (Milinda dans les sources indiennes) a gouverné au IIème s. avant notre ère une région qui comprenait des parties de l'Inde moderne, du Pakistan et de l'Afghanistan, bien qu'on puisse se demander s'il a jamais parlé avec Nagasena. Les Questions de Milinda ont probablement été composées ou compilées au début de notre ère, à peu près en même temps que le Sutra du Lotus. Au cours de leur dialogue, le roi demande pourquoi le Bouddha a dit qu'il ne peut y avoir qu'un seul Bouddha à la fois dans l'univers ; s'il y en avait deux, ils pourraient partager le travail d'enseignement du Dharma. Nagasena répond que l'apparition d'un bouddha est un événement si rare et si important dans l'histoire de l'univers que le cosmos est étiré à sa limite par sa majesté. L'avènement d'un bouddha est décrit comme un moment qui transforme l'univers tout entier, nécessitant toutes ses ressources pour maintenir la brève présence d'un seul bouddha. Comme le dit Nagasena : « Ce système de dix mille mondes, sire, est le soutien d'un seul bouddha, il maintient les qualités spéciales d'un seul Tathagata. Si un deuxième bouddha devait surgir, le système des dix mille ne pourrait pas le soutenir ; il tremblerait, vibrerait, se plierait, se courberait, se tortillerait, se disperserait, se dissoudrait, se disperserait et disparaîtrait ».

Parmi les principales écoles bouddhistes, la doctrine d'un seul bouddha par monde est restée la position orthodoxe bien après la compilation de Sutra du Lotus. L'Abhidharma kosa (et son auto-commentaire) du moine Vasubandhu du IVe siècle est l'un des recueils les plus influents de la doctrine hinayana, largement diffusée en Inde, en Asie de l'Est et au Tibet. Son troisième chapitre contient une longue discussion sur la question de savoir si deux bouddhas peuvent apparaître dans le même univers. Les différentes opinions présentées reconnaissent toutes que c'est impossible. Mais qu'entend-on par "univers" ? S'agit-il seulement d'un des nombreux systèmes mondiaux dans les dix directions dont parle la cosmologie bouddhiste, ou bien l'univers est-il l'ensemble du samsara partout ? Vasubandhu cite un sutra qui dit : « Il est impossible dans le présent, ou dans le futur, que deux tathagatas, arhats, bouddhas parfaits apparaissent dans le monde sans que l'un ne précède et l'autre ne suive. C'est impossible. La règle est qu'il n'y en a qu'un ». Vasubandhu en propose quatre raisons. Premièrement, il ne serait pas utile qu'il y ait deux bouddhas dans le même univers en même temps. Deuxièmement, le bodhisattva qui devient un bouddha jure de devenir un bouddha "dans un monde aveugle et sans protecteur". Si un bouddha est déjà dans ce monde, un autre protecteur n'est pas nécessaire. Troisièmement, un bouddha reçoit un plus grand respect dans le monde s'il est le seul bouddha. Et quatrièmement, les êtres sensitifs ressentiront l'urgence de suivre les enseignements d'un bouddha s'ils savent combien il est rare qu'un bouddha apparaisse dans le monde et réalisent qu'ils n'auront pas de protecteur lorsqu'il passera en nirvana.5  (Nous verrons ce même argument utilisé à d’autres fins dans le chapitre XVI du Sutra du Lotus).

Ainsi, l'esprit bouddhiste est troublé par cette scène. Un énorme stupa apparaît, ne descendant pas d'un autre univers, mais se détachant de la surface de notre propre monde, sortant de la terre comme un fossile émergeant d'une strate préhistorique, pour ensuite planer dans les airs. C'est le stupa d'un bouddha d’un lointain passé. Et ce stupa ne contient pas un morceau d'os desséché mais un bouddha vivant et parlant. Si cela ne suffisait pas, Shakyamuni, le bouddha du présent, va s'asseoir à côté de Prabhutaratna*, ce bouddha du passé, et les deux bouddhas sont vivants dans le présent. Le public voit que le stupa n'est pas un reliquaire, pas une tombe. Les bouddhas sont vivants à l'intérieur de leur stupa. Ainsi, Shakyamuni sera vivant dans son stupa. En effet, le Shakyamuni vivant est maintenant assis côte à côte avec un autre bouddha vivant.

Tout cela se passe dans les Airs. L'Assemblée ne voit pas bien, alors ils demandent au Bouddha de les élever afin de mieux voir. D'ici à la fin du chapitre XXII, l'action du Sutra du Lotus se déroule dans les Airs au-dessus du Pic du Vautour. Après avoir élevé l'Assemblée entière dans l'espace ouvert, Shakyamuni déclare :

« Qui sera capable, en ce monde Saha*, de prêcher largement le Sutra du Lotus du Dharma merveilleux ? C'est à présent le bon moment : il se passera peu de temps avant que l'Ainsi-Venu n'entre dans le parinirvana et l'Éveillé désire confier ce Sutra du Lotus à demeure ».

Ici encore, le Sutra du Lotus figure dans son propre récit. C'est à ce moment, au chapitre XI, alors que Prabhutaratna* a émergé de la terre et que les autres bouddhas et bodhisattvas sont arrivés de tout l'univers, que le Bouddha déclare que le moment est venu pour lui d'enseigner le Sutra du Lotus.

La section en vers qui termine le chapitre a un ton plus sombre, le Bouddha, avertissant qu'il sera difficile d'enseigner le Sutra du Lotus après son départ.

« Porter sur son dos de l'herbe sèche
sans être brûlé
par le grand feu de la fin de kalpa
cela ne serait pas non plus difficile.
Mais qu'après mon parinirvana,
l'on préserve ce Sutra
et qu'on l'expose ne serait-ce qu'à un seul,
voilà qui est difficile ».

Mais lorsque les portes du stupa se sont ouvertes et que le public a vu le corps vivant de Prabhutaratna*, il a dû se demander ce que signifie réellement le nirvana.

Que représente cette fantastique Assemblée, qui transcende les limites du temps et de l'espace ? Dans toute l'Asie de l'Est, l'imagerie de ce chapitre a inspiré la peinture, la sculpture et l'exégèse. Dans le bouddhisme du Tiantai, ces images ont fait partie d'un récit aux origines mythiques : Zhiyi et son maître Huisi, disait-on, avaient entendu ensemble la première prédication du Sutra du Lotus du Bouddha Shakyamuni dans l'Assemblée du Pic du Vautour et étaient ensuite nés ensemble en Chine, où ils sont devenus maître et disciple. Le fondateur japonais du Tendai, Saicho, a intégré cette tradition dans son récit de la lignée du Dharma du Tendai. Peu après la mort de Saicho, lorsqu'une nouvelle plate-forme d'ordination parrainée par l'État a été érigée dans le monastère qu'il avait établi sur le Mont Hiei, une représentation de la Tour aux Trésors de Prabhutaratna*, ainsi qu'une image de Shakyamuni, y ont été consacrées. Dans le Japon médiéval, le "rite du lotus" ésotérique tendai (Hokke ho), mené pour réaliser la bouddhéité, éradiquer le péché, prolonger la vie, réprimer les catastrophes et atteindre d'autres objectifs, utilisait dans sa cour centrale, un mandala représentant les deux bouddhas Shakyamuni et Prabhutaratna*, assis côte à côte sur un lotus.

Nous avons déjà évoqué comment les notions médiévales de pratique et d'accomplissement tendai sont passées, en partie sous l'influence des enseignements bouddhistes ésotériques, d'un modèle linéaire dans lequel on cultive progressivement le mérite et la sagesse, en s'efforçant d'atteindre la bouddhéité comme objectif futur, à ce que l'on pourrait appeler un modèle atemporel ou "mandalique", dans lequel la bouddhéité est révélée dans l'acte même de foi et de pratique. Les textes médiévaux du Tendai expriment parfois ce changement conceptuel par la phrase suivante : "L'Assemblée sur le Pic sacré du Vautour est encore extrêmement présente et ne s'est pas encore dispersée. Tout comme l'Éveil a été redéfini comme accessible dans le présent, l'Assemblée du Sutra du Lotus où les deux bouddhas étaient assis côte à côte dans la Tour aux Trésors en est venue à être représentée non pas comme un événement d’un passé lointain, mais comme toujours en cours. Certains écrits médiévaux du Tendai identifient cette Assemblée du Lotus toujours présente avec le discernement libérateur des trois mille mondes-états en un instant-pensée, ou plus précisément, avec le royaume du Bouddha.

Nichiren a compris l'émergence du Tour aux Trésors comme l'ouverture du royaume du Bouddha dans l'acte de psalmodier le daimoku. Un de ses disciples, un moine laïc connu sous le nom d'Abutsu-bo, lui demanda un jour ce que signifiait la Tour aux Trésors. Nichiren a expliqué que, pour l'essentiel, l'apparition du stupa signifiait que les disciples shravaka, en entendant le Sutra du Lotus, « voyaient le stupa orné de joyaux de leur propre esprit ». Il en va de même, dit-il, pour ses propres disciples : 

« A l'époque des Derniers jours du Dharma, il n'existe pas d'autre Tour aux Trésors que ces hommes et femmes qui gardent le Sutra du Lotus [...]  Le daimoku du Sutra du Lotus est la Tour aux Trésors, et le stupa de joyaux est Namu Myoho Renge Kyo. [...] Vous, Abutsu-bo, êtes vous-même la Tour aux Trésors, et la Tour aux Trésors n'est autre que vous, Abutsu-bo [...] Alors, le lieu où vous résidez et où vous récitez daimoku sera le lieu où se trouve la Tour aux Trésors ». (réf.)

Nichiren s'est également inspiré de l'image de la Tour aux Trésors et de l'Assemblée atemporelle du Lotus pour le mandala calligraphique qu'il a conçu comme objet de culte pour ses disciples. Il est connu sous le nom de Grand mandala (daimandara) ou "objet de culte vénéré" (gohonzon). Alors que de nombreux mandalas bouddhistes représentent de manière picturale les mondes-états de bouddhas et de bodhisattvas, le Grand mandala de Nichiren est entièrement écrit en caractères chinois et deux glyphes sanskrits. "Namu Myoho-renge-kyo" est inscrit verticalement au centre du mandala, flanqué des caractères des noms des deux bouddhas, Shakyamuni et Prabhutaratna*, au moment où ils étaient assis ensemble dans la Tour aux Trésors. Ils sont eux-mêmes entourés des noms des représentants des innombrables bodhisattvas, devas, humains, démons et autres présents à l'Assemblée du Lotus. Globalement, le mandala représente le monde du Bouddha primordial, ou "les trois mille mondes-états en un seul instant-pensée dans le présent". En récitant le titre avec foi dans le Sutra du Lotus, dit Nichiren, on peut entrer dans l'Assemblée du mandala du Lotus et participer à la réalité éveillée qu'il dépeint.

Nichiren a écrit que le gohonzon représente l'Assemblée du Lotus

« aussi fidèlement que l'estampe correspond à la planche à graver » (réf.) .

Les dix mondes-états, même les plus bas, y sont représentés. On y trouve le roi Asura, le Roi dragon, qui représente le monde animal, la démone Hariti* , même le malveillant cousin du Bouddha, Devadatta, qui a tenté à plusieurs reprises de le tuer, et le seigneur de Devadatta, le roi Ajatashatru, qui a assassiné son propre père et a soutenu Devadatta dans ses plans diaboliques. Comme l'a écrit Nichiren :

« Illuminés par les cinq caractères du daimoku, les dix mondes-états prennent tous leur aspect inhérent d’Éveil » (réf.) .

On pourrait interpréter cela comme le reflet du message de Nichiren selon lequel, grâce à la récitation de daimoku, même les moments les plus durs, les plus laids et les plus douloureux de la vie - les circonstances les plus adverses ou les défauts de caractère les plus sombres - peuvent être transformés et produire de la valeur, devenant ainsi des opportunités pour le développement spirituel.

Dans la dernière partie de ce chapitre, le Bouddha Shakyamuni, assis dans les Airs dans la Tour aux Trésors à côté de Prabhutaratna*, souligne à nouveau combien il sera difficile de garder le Sutra du Lotus après sa mort, en établissant une analogie avec ce que Nichiren a résumé comme "six actes difficiles et les neufs actes aisés". Il y a une certaine ironie dans ce terme ; les "neuf actes aisés" sont pratiquement impossibles. Ils impliquent soit des exploits physiques extraordinaires, comme placer la terre sur son orteil et s'élever avec elle jusqu'aux ciel de Brahma, soit l'enseignement à un nombre incalculable d'êtres sensitifs au moyen d'Enseignements provisoires, les conduisant à des réalisations moins importantes que la bouddhéité, comme l’état d’arhat ou les six pouvoirs surnaturels. En revanche, les "six actes difficiles" impliquent tous la pratique du véritable enseignement, le Sutra du Lotus, dans le monde dégénéré après la mort du Bouddha. Les six actes sont : 1) enseigner le Sutra du Lotus ; 2) le copier ou le faire copier par d'autres ; 3) le réciter, même un court instant ; 4) l'enseigner, ne serait-ce qu’à une seule personne ; 5) l'entendre et l'accepter, et s'enquérir de sa signification ; 6) le préserver. Les compilateurs du Sutra du Lotus ont peut-être cherché à assurer la survie du Sutra du Lotus dans le futur en montrant que le Bouddha lui-même louait l'héroïsme de ceux qui braveraient toute adversité pour le maintenir après son départ du monde.

Nichiren a lu ce passage comme destiné directement à la situation dans laquelle il se trouvait avec ses disciples et a souligné que le Sutra s'adressait à eux. Par exemple, à une religieuse laïque qui lui avait posé une question sur le Sutra, il écrit que sa question elle-même était "une racine de grand bien". Il a poursuivi :

« En cette époque des Derniers jours du Dharma, ceux qui s'enquièrent du sens, ne serait-ce que d'une phrase ou d'un vers du Sutra du Lotus, sont encore moins nombreux que ceux qui pourraient lancer le grand Mont Sumeru sur une autre planète comme un simple caillou  [...] ; ou ceux qui peuvent recevoir et enseigner la multitude des autres sutras, permettant ainsi à leurs auditeurs, moines et laïcs d'acquérir les six pouvoirs mystiques.  Il est également rare qu'un moine puisse expliquer le sens du Sutra du Lotus et répondre clairement à des questions s'y rapportant. Le chapitre intitulé Tour aux Trésors du quatrième volume du Sutra du Lotus énonce le grand principe des six actions difficiles et des neuf actes aisés. Poser, comme vous le faites, une question sur le Sutra du Lotus est l'une des six actions difficiles. Cela indique clairement que, si vous croyez au Sutra du Lotus, vous atteindrez certainement la bodhéité dès ce corps » ( réf. ).

Vers la fin de la même partie versifiée, le Bouddha déclare que ceux qui peuvent garder le Sutra du Lotus à une époque troublée après son parinirvana seront loués par tous les bouddhas : ils sont courageux, persévérants, et

« que l'on devra considérer à l'égal de ceux qui ont observé les règles de bonne conduite ».

Les ''règles de bonne conduite'' désignent ici les préceptes, les règles de discipline morale que doivent respecter les bouddhistes. À l'époque de Nichiren, la signification des préceptes était très contestée. Honen avait enseigné que la naissance en Terre pure ne dépend que de la confiance en la puissance du vœu du bouddha Amitabha ; que l'on respecte ou non les préceptes n'a aucune incidence sur son salut. D'autres, comme le moine Eison (1201-1290), ont affirmé que, précisément parce que les temps étaient dégénérés et défavorables, la stricte observation des préceptes était plus essentielle que jamais. En se basant sur ce passage du Sutra, Nichiren, soutenait que le respect du Sutra du Lotus est en soi le maintien des préceptes.

« Les cinq caractères de Myoho Renge Kyo, coeur de l'enseignement essentiel du Sutra du Lotus, incluent "le merveilleux précepte global" par lequel tous les bouddhas passés, présents et à venir réalisent leur Éveil » ( réf.).

Nichiren a généralement approuvé l'éthique bouddhiste traditionnelle de compassion et de générosité, ainsi que ses principes moraux qui mettent en garde contre les mauvaises actions telles que le meurtre, le mensonge, le vol et l'inconduite sexuelle. Cependant, il ne considère pas que suivre des règles de conduite soit une condition préalable à la libération à l'ère du Dharma final. Parce que le daimoku contient en lui-même toutes les innombrables pratiques et bonnes actions de tous les bouddhas passés, présents et futurs, il a enseigné que le simple fait de le réciter est respecter les préceptes. Nichiren semble également avoir cru que cette pratique favoriserait une conduite droite, car il affirmait que :

« l'esprit de celui qui récite daimoku en suivant l'enseignement du Sutra du Lotus ne sera jamais déformé » (réf.).

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