DEUX BOUDDHAS ASSIS CÔTE À CÔTE

Donald S. Lopez Jr. et Jacqueline I. Stone ; Princeton University Press

Chapitre dix - Maitre du Dharma

Le titre de ce chapitre en sanskrit est Dharmabhanaka, littéralement "récitant du Dharma" ou "proclamateur du Dharma". Au début du bouddhisme, les discours du Bouddha n'étaient pas destinés à être écrits. Ils étaient mémorisés par des moines spécialisés dans des sections particulières du canon ; ces moines étaient appelés "récitants du Dharma", ainsi que "gardiens du Dharma" (Dharmadhara) et "narrateurs du dharma" (Dharmakathika). Avec la montée du Mahayana, le terme Dharmabhanaka semble se référer à ceux qui prêchaient les sutras mahayana.

Certains érudits considèrent que ce chapitre a été ajouté à la fin du sutra d’origine, qui se terminait peut-être à la fin du chapitre IX. Il ne contient ni prophétie, ni témoignage, ni doctrine. Il y a là une brève parabole, bien qu'elle ne soit pas traditionnellement comptée comme telle. Un homme assoiffé qui creuse pour trouver de l'eau sait que si la terre est sèche, l'eau est loin. Mais lorsqu'il parvient jusqu'à la boue, il sait que l'eau est proche. De la même façon, les bodhisattvas qui n'ont pas entendu le Sutra du Lotus sont loin de l'Éveil ; pour les bodhisattvas qui l'ont entendu, l'Éveil est proche.

Ce chapitre est plutôt une puissante plaidoirie pour le Sutra du Lotus. Le Bouddha adresse ses paroles à Bhaishajyaraja*, un bodhisattva jamais apparu jusqu'à présent, sauf dans la liste des bodhisattvas présents dans l’Assemblée du premier chapitre ; il jouera un rôle éloquent dans le chapitre XXIII.

Le Bouddha commence par dire que s'il y a des personnes qui entendent ne serait-ce qu'un seul verset ou une seule ligne du Sutra du Lotus, soit en présence du Bouddha, soit après qu'il soit passé en nirvana, et qui se réjouissent ne serait-ce qu'un instant, il leur conférera la prophétie de leur future bouddhéité ; autre exemple de joie à l'écoute du Sutra en signe d'un éventuel Éveil. Mémoriser, réciter ou expliquer ne serait-ce qu’un seul verset du Sutra, ou lui rendre hommage en lui offrant des fleurs, des huiles et des parfums, des bannières ou de la musique, ou simplement joindre ses paumes en révérence au Sutra, c'est en fait rendre hommage à des milliards de bouddhas dans le passé. Ceux qui font cela devront être respectés dans le monde entier et être vénérés de la même manière que le Bouddha. Après la mort du Bouddha, ceux qui gardent le Sutra du Lotus sont de grands bodhisattvas qui, renonçant volontairement aux mérites de leurs actions pures, sont renés par compassion dans ce monde trouble afin de diffuser le Sutra dans le monde entier pour le bien des êtres sensitifs. Ils sont des "envoyés du Tathagata ", missionnés par lui pour accomplir son œuvre. Une analyse moderne plus poussée de ce passage montre comment on acquiert un certain pouvoir en choisissant de considérer ses difficultés actuelles comme résultant non pas de ses méfaits passés, tel que le voudrait la théorie classique du karma, mais comme un vœu fait avec compassion pour le bien d'autrui. Le commentateur fait valoir que cette perspective "peut changer la vision du monde des personnes qui sinon gémissent sous le poids de la souffrance" et suggère que le Sutra du Lotus vise à convertir ses adeptes de "personnes à sauver" en ''celles qui sauvent les autres''.

Le chapitre contient également un avertissement, une mise en garde quant à l'avenir, mais probablement destiné aux premiers adeptes du Sutra du Lotus, offrant une protection à ceux qui le reçoivent et gardent et menaçant de punition ceux qui le rejettent. Le Bouddha explique que si une personne corrompue le dénigre en sa présence au cours d'un kalpa, ce sera, bien sûr, une faute grave. Pourtant, les personnes qui prononceront un seul mot dénigrant ceux qui récitent le Sutra du Lotus encourront une faute bien plus grave. Le Bouddha dit que les sutras qu'il a enseignés dans le passé, qu'il enseigne maintenant et qu'il enseignera dans le futur se comptent par milliards, mais parmi ceux-ci, le Sutra du Lotus est le plus difficile à croire et comprendre. C'est pourquoi le Sutra du Lotus doit être dispensé avec soin et non pas enseigné à tout vent. Les gens montrent de l'hostilité envers le Sutra, même de son vivant. Combien plus hostile, dit-il, sera la réponse après qu'il soit passé en nirvana .

Néanmoins, ceux qui récitent le Sutra seront bénis et protégés. Dans la partie versifiée qui clôt le chapitre, le Bouddha dit qu'après son parinirvana :

« Si celui qui prêche le Dharma
se trouve seul dans un endroit désert
et dépeuplé, sans voix humaine,
à lire et réciter ce Sutra,
je lui apparaîtrai alors,
sous ma forme lumineuse;
s'il oublie une phrase du texte,
je la lui redirai pour qu'il s'en pénètre ».

Mais comment peut-il faire cela s'il est décédé à jamais ? Ce n'est qu'au chapitre XVI que nous obtiendrons une réponse claire à cette question.

Le début de ce chapitre contient la première mention, récurrente tout au long du Sutra, de ce que les exégètes chinois appelleront les "cinq pratiques " ou manières de garder  et de propager le Sutra du Lotus après la mort du Bouddha. Bien que les traductions varient, les cinq pratiques sont les suivantes : 1) recevoir et garder le Lotus, avec une foi ou un engagement sous-jacent ; 2) le lire ; 3) le réciter de mémoire ; 4) l'expliquer, ce qui comprend l'enseignement et l'interprétation ; et 5) le copier. Il s'agissait en fait des formes de pratique des sutras les plus répandues en Asie de l'Est, où le Lotus et d'autres sutras étaient enchâssés, lus, récités, copiés et enseignés pour toute une série de bienfaits, notamment la protection du pays, la bonne fortune dans cette vie et le bien-être du défunt. Ces " cinq pratiques" recouvrent les trois modes d'action (karma) : c'est-à-dire les actions du corps, de la parole et de l'esprit. Pour Nichiren, la première des cinq, "recevoir et garder" était la plus importante :

« Recevoir le Sutra du Lotus et réciter Namu Myoho-renge-kyo englobe les cinq pratiques ». (réf.)

Nichiren a également insisté auprès de ses disciples qu'ils étaient eux-mêmes les "envoyés du Tathagata" dont le Bouddha Shakyamuni fait l'éloge dans ce chapitre, ceux-là même qui, dans une ère dégénérée après la mort du Bouddha, pourront garder le sutra et l'enseigner aux autres. Empruntant le langage du Sutra dans ce passage, il écrit à un ami :

« Non seulement vous êtes né sous forme humaine, mais encore vous avez eu la rare bonne fortune de rencontrer le bouddhisme. De plus, de tous les enseignements du Bouddha, vous avez découvert le daimoku du Sutra du Lotus et en êtes devenu le pratiquant. C'est à coup sûr des dizaines de milliards de bouddhas que vous avez dû servir au cours de vos existences passées ! » (réf.)

L'idée que l'on est un "envoyé du Tathagata" et que l'on a "déjà rendu hommage à des dizaines de myriades de kotis de bouddhas" pourrait sembler contredire une autre affirmation de Nichiren, déjà évoquée, selon laquelle les personnes nées à l'âge du Dharma final n'ont jamais reçu auparavant la graine de bouddhéité. Comme la plupart des fondateurs de mouvements religieux, Nichiren enseignait en fonction de son public et des circonstances et ne systématisait pas entièrement ses enseignements ; ce serait une façon d'expliquer cette apparente incohérence. Mais il y a aussi d'autres façons d'y réfléchir. Les vies passées sont inconnaissables, et le fait que les maitres bouddhistes en parlent a pour but de mettre en lumière le présent. Ainsi, on peut penser à la tension entre ces deux idées lorsque Nichiren offre à ses disciples des perspectives alternatives sur leur pratique. Dire que l'on a reçu pour la première fois la graine de bouddhéité, c'est exprimer sa gratitude pour la rare opportunité d'avoir rencontré le daimoku du Sutra du Lotus ; dire que l'on a servi d'innombrables bouddhas dans le passé et que l'on a été envoyé en ce monde alors c’est investir la pratique personnelle de la qualité d'une noble mission.

Nichiren a dit de lui-même qu'étant une personne ordinaire, bercée d'illusions, « mon esprit est loin de celui de l'envoyé du Tathagata ». Mais parce qu'il avait enduré de grandes épreuves pour le Sutra du Lotus avec son corps et récité daimoku avec sa bouche, il poursuivit : « Je suis comme l'envoyé du Tathagata ». (réf.) Sa légitimité en tant que maître du Sutra du Lotus pour l'ère du Dharma final ne réside pas dans des accomplissements spirituels supérieurs, ce qu'il n'a jamais affirmé, mais dans le fait qu'il a accompli les prédictions du Sutra concernant les épreuves que ses adeptes rencontreraient dans une époque troublée après la mort du Bouddha.

Dans ce chapitre, Shakyamuni déclare :

« Parmi les innombrables millions de myriades de sutras que j'ai prêchés, que je prêche maintenant et que je prêcherai, ce Sutra du Lotus du Dharma est le plus difficile à croire, le plus difficile à comprendre ».

En tant que procédé littéraire, cette déclaration prévient habilement les éventuelles contestations de l'autorité du Sutra du Lotus. D'autres sutras pourraient prétendre être le plus haut enseignement du Bouddha, mais de telles affirmations pourraient toujours être rejetées en disant que n'importe quel sutra pourrait être le "plus haut" que le Bouddha avait prêché jusqu'à ce point et qui avait pourtant été remplacé par des sutras ultérieurs. Ici, l'inclusion des enseignements actuels et futurs exclut un tel rejet. Les exégètes d'Asie de l'Est, cependant, n'ont pas considéré cette affirmation du Sutra du Lotus comme un simple artifice littéraire. Pour Nichiren, il ne s'agissait de rien de moins que de la déclaration du Bouddha lui-même sur le classement relatif des sutras exposés au cours de ses cinquante années d'enseignement.

Les écrits de Nichiren pointent deux raisons pour lesquelles le Sutra du Lotus est "difficile à croire et à comprendre". Premièrement, comme Saicho l'avait noté, les Enseignements provisoires - ceux qui ont été prêchés avant le Sutra du Lotus - ont été exposés "selon l'esprit des autres", ou en d'autres termes, le Bouddha les a adaptés à la compréhension de ses auditeurs. En revanche, Shakyamuni prêchait le Sutra du Lotus "selon son propre esprit", révélant ses propres Éveils ; Nichiren y voyait la formulation par le Bouddha de l'inclusion mutuelle des dix mondes-états, ou plus précisément, sa compréhension que "nos mondes-états inférieurs sont dotés du monde de bouddha". (réf.)  Pour beaucoup de contemporains de Nichiren, qui croyaient que la bouddhéité ne pouvait être atteinte qu'après la mort, dans la Terre pure, cette idée devait sembler profondément contre-intuitive.

« L'état de bouddha est le plus difficile à prouver, reconnaissait-il. Mais puisque vous possédez les neuf autres états, vous devriez croire que vous possédez aussi l'état de bouddha. Ne vous permettez pas d'en douter ».

Une autre raison pour laquelle le Sutra du Lotus est "difficile à croire et à comprendre" est que ceux qui le propagent peuvent rencontrer des adversités.

« Or ce Sutra, alors même que l'Ainsi-Venu est présent en personne, est déjà en butte aux haines et jalousies ; à plus forte raison alors après son passage en parinirvana ».

Bien que présenté ici sous la forme d'une prophétie de ce qui se passera après la mort du Bouddha, ce passage peut indiquer une opposition du courant bouddhiste rencontré par la première communauté du Lotus. Selon Nichiren, il a prédit les difficultés que lui et ses disciples vont rencontrer dans la propagation du Sutra du Lotus. Écrivant depuis son premier exil, dans la péninsule d'Izu, il avoue :

« Quand j'ai lu ce passage pour la première fois, je me suis demandé si les choses seraient vraiment si terribles. Mais maintenant je sais que les prédictions du Bouddha ne sont pas erronées, d'autant plus que je les ai vécues personnellement » (réf.).

Pour Nichiren, ce passage du Sutra portait une double légitimation, à la fois du Sutra du Lotus auquel il avait consacré sa vie et de sa propre pratique dans la défense et la propagation du Lotus. Ce passage est cité près de cinquante fois dans ses écrits actuellement conservés.

Dans le même temps, Nichiren considérait que la "difficulté" de recevoir et garder le Sutra du Lotus indiquait non seulement le caractère inévitable des épreuves, mais aussi la garantie de la bouddhéité.

« Recevoir [le Sutra du Lotus] est facile, a-t-il écrit. Le garder est difficile. Mais la réalisation de la bouddhéité réside dans le maintien de la foi. Ceux qui défendent ce sutra doivent être prêts à faire face aux difficultés. Sans aucun doute, ils atteindront rapidement la Voie suprême du Bouddha » (réf.).

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