DEUX BOUDDHAS ASSIS CÔTE À CÔTE

Donald S. Lopez Jr. et Jacqueline I. Stone ; Princeton University Press

Chapitre un - Prologue


Le Sutra du Lotus commence, comme presque tous les sutras bouddhistes, par la déclaration : «Ainsi ai-je entendu » . Ceci est destiné à indiquer son authenticité, comme un exposé entendu par le narrateur de la bouche du Bouddha lui-même. On pense  généralement que ce narrateur était Ananda, le cousin et serviteur personnel du Bouddha, le moine qui était le plus souvent à côté du Bouddha et qui a ainsi entendu ses nombreux enseignements. Quand Ananda a accepté d’être le serviteur du Bouddha, il a demandé que celui-ci lui répète tous sermons auxquels il n’aurait pas pu assister. Selon la tradition, après la mort du Bouddha, un Conseil de cinq cents moines éveillés a été convoqué pour compiler ses enseignements. Ils demandèrent à Ananda de réciter tous les sutras qu'il avait entendus ; on dit qu'il en avait entendu 84 000, et qu’il a mis sept mois à les réciter. Il commençait sa récitation de chaque sutra par la phrase: « Ainsi ai-je entendu ».

Les mots «Ainsi ai-je entendu» au début du Sutra du Lotus ne sont donc guère surprenants, si ce n'est qu'Ananda n'a pas entendu ce sutra. En fait, les érudits ne savent pas exactement ce qu'Ananda a entendu, car rien de ce que le Bouddha a enseigné n'a été mis par écrit pendant environ quatre siècles après sa mort. Bien que les récits du soi-disant Premier Concile, au cours duquel la prodigieuse mémoire d'Ananda a été verbalisée, aient probablement été très mythifiés ; la plupart de savants supposent qu'au moins certains des enseignements conservés dans les premiers canons venaient du Bouddha lui-même. Alors que le Sutra du Lotus n'a été composé que longtemps après l'époque du Bouddha et d'Ananda. Comme nous le verrons, le Sutra du Lotus est comme obsédé  par sa propre légitimation, le souci  lancinant de prouver qu'il a été prononcé par le Bouddha. Cette obsession ressort clairement dès les  trois premiers mots du texte sanscrit : evam maya srutam, « Ainsi ai-je entendu ». 

Dans un sutra bouddhiste, l'élément habituel suivant est une déclaration de l'endroit où le Bouddha a prononcé tel ou tel discours. Il existe un certain nombre d'endroits récurrents, dont Jetavana, un bosquet dans la ville de Shravasti, ainsi que la Salle aux Pignons dans le Grand Bois près de Vaishali. On dit que de nombreux sutras ont été enseignés sur le Pic du Vautour (Grdhrakuta), près de la ville de Rajagriha dans le royaume de Magadha. Les étymologies traditionnelles disent qu'il a été ainsi nommé parce qu'il a la forme d'une tête de vautour ou parce que de nombreux vautours habitaient un charnier à proximité. Les traductions du chinois ou du japonais rendent souvent ce nom par Eagle Peak (Pic de l’Aigle). Dans un deuxième effort de légitimation, la prédication du Sutra du Lotus (comme les sutras de la Perfection de la Sagesse) se déroule au Pic du Vautour.

Le troisième élément dans l'ouverture d'un sutra est une description du public. Ici, le Sutra du Lotus suit également la forme conventionnelle, déclarant que l'auditoire comprend douze mille moines, qui ont tous atteint l'état de l'arhat, ou ''digne d'offrande'', quelqu'un qui a suivi la Voie jusqu’au bout, détruit toutes les causes de renaissances futures et entrera dans le nirvana final à la mort. Pour gagner en spécificité, vingt et un de ces douze mille sont mentionnés par leur nom. Cela inclut les disciples les plus célèbres du Bouddha, tels que Mahakashyapa, qui convoquera le Premier Concile pour compiler les enseignements après la mort du Bouddha ; Mahamaudgalyayana*, le moine le plus versé dans les pouvoirs surnaturels ; Shariputra, le premier en sagesse et Rahula, le fils unique du Bouddha, conçu avant son renoncement au monde. La mère adoptive du Bouddha, Mahaprajapati, qui l'avait convaincu d'établir l'ordre des religieuses et qui était devenue religieuse arhat, est également présente. Elle est accompagnée de six mille moniales de sa suite. Yasodhara, l'ex-épouse du Bouddha, qui est également religieuse et arhat, est également là. Deux mille autres moines sont également présents, certains ayant atteint le rang d'arhat et d'autres non.

Jusque-là, les membres de l'auditoire étaient parfaitement familiers à ceux qui connaissaient le canon, les textes acceptés par le courant bouddhiste comme faisant autorité. Ce qui est différent, ce sont les chiffres. Les œuvres du canon pali, par exemple, n'incluent pas de telles multitudes lors de la description du public d'un sutra. Les lecteurs du texte qui avaient visité les sites sacrés savaient que le Pic du Vautour était plus une colline qu'un sommet ; il est difficile d'imaginer une foule de vingt mille moines et nonnes assis sur le mamelon, ou comment les membres d'une si grande Assemblée pouvaient entendre le Bouddha. La taille de l'auditoire du Sutra du Lotus est le premier signe de quelque chose qui sort de l’ordinaire. Le deuxième signe est un deuxième groupe au sein du public : 80 000 bodhisattvas. 

Dans la tradition bouddhiste primitive, et dans ce que les érudits appellent ''bouddhisme traditionnel'' (c'est-à-dire non-mahayana), il existe trois voies vers l'Éveil. Le premier est le chemin du shravaka ou disciple (littéralement, ''auditeur''), celui qui écoute les enseignements du Bouddha, les met en pratique et atteint finalement l'état d'arhat, entrant dans le nirvana final à la mort. Le deuxième est le chemin du pratyekabuddha, ou ''un éveillé solitaire''. Dans la littérature bouddhiste, les pratyekabuddhas sont des figures plutôt énigmatiques qui préfèrent une existence solitaire, réalisant leur libération à un moment où il n'y a pas de bouddha dans le monde. Ayant atteint leur Éveil, ils n’enseignent pas aux autres. La troisième voie est celle du bodhisattva, une personne capable d'atteindre l'état d’arhat mais qui recherche le but bien plus difficile et lointain de la bouddhéité, se perfectionnant sur plusieurs milliards de vies afin d'enseigner aux autres le chemin vers la libération à un moment où elle a été oubliée. Ainsi, un bodhisattva atteint la bouddhéité seulement à un moment où les enseignements du bouddha précédent se sont entièrement perdus dans l'oubli, processus qui peut prendre plusieurs millions de millénaires.

Différentes versions de la tradition disent que le Bouddha Shakyamuni qui est apparu en Inde il y a environ deux mille cinq cents ans, était le quatrième, le septième ou le vingt-cinquième bouddha à apparaître dans notre monde à l'ère cosmique actuelle. Il y a un bodhisattva, Maitreya, censé attendre dans le ciel Tushita (Satisfaction) d'être le prochain bouddha, qui apparaîtra dans notre monde lorsque les enseignements de notre Bouddha auront été complètement oubliés, ce qui ne se produira pas pendant des millions d’années. Shakyamuni et d'autres bouddhas antérieurs étaient des bodhisattvas avant leur Éveil. À l'époque actuelle, le bouddhisme traditionnel ne reconnaît généralement qu'un seul bodhisattva : Maitreya. Le public du Sutra du Lotus, cependant, compte 80 000 bodhisattvas. Le Sutra nous dit que ces bodhisattvas ont « rendu hommage à d'innombrables centaines de milliers de bouddhas », bien plus que quatre, sept ou vingt-cinq. Le texte énumère dix-huit de ces bodhisattvas par leur nom. Parmi eux, deux qui deviendront les plus célèbres du panthéon Mahayana : Avalokiteshvara et Manjushri. Et il inclue le seul bodhisattva dont le nom aurait été reconnu et dont l'existence aurait été acceptée par tous : encore une fois, Maitreya. Ainsi, sur la première page du Sutra, un lecteur connaissant le canon était réconforté par la phrase d'ouverture familière et l'ensemble familier, mais il était également abasourdi, et peut-être troublé, par la taille et la composition de l'Assemblée qui grandit encore plus au fil de la lecture, avec toutes sortes de dieux et de demi-dieux venus de leurs différents cieux, chacun avec des centaines de milliers de participants. Un roi humain, Ajatashatru, est également présent après s'être repenti du meurtre de son père, le souverain et ami du Bouddha, Bimbisara, roi du Magadha.

Un fois le public dénombré, le Bouddha peut enseigner un sutra mahayana identifié en sanskrit comme Mahanirdesa. Cependant, rien du contenu de cet enseignement n'est donné et Mahanirdesa reste un terme générique qui signifie simplement ''grande instruction''. La traduction chinoise de Kumarajiva, cependant, rend cela comme "un sutra mahayana nommé Sens Infinis et au Ve siècle, un texte prétendant être justement ce sutra circulait en Chine, également sous le nom de Sutra aux Sens Infinis*, qui aurait été traduit par un moine nommé Dharmagatayasas. Aucun original sanskrit, ni aucune référence à l'original sanskrit, n'ont pu être localisés, pas plus qu’aucune autre traduction attribuée à Dharmagatayasas, ce qui a conduit les chercheurs à considérer le texte comme un apocryphe chinois, une œuvre composée en Chine qui prétend être non seulement d'origine indienne, mais exposée par le Bouddha lui-même. Ce texte a gagné le statut canonique en Chine, où il est considéré comme le premier des trois sutras constituant le triple Sutra du Lotus. Le texte lui-même est court, pas tout à fait trente pages en traduction anglaise, et ne comporte que trois chapitres. Le premier décrit les bodhisattvas présents à l'Assemblée et rapporte leur long éloge du Bouddha. Dans le deuxième, le Bouddha loue l'importance du Sutra des Sens Infinis et expose ensuite l'enseignement réel, à savoir que, bien que les bouddhas parlent de  significations incommensurables, elles proviennent toutes d'un seul Dharma, qui est Sans-forme. Dans ce chapitre, le Bouddha dit :

« Pendant plus de quarante ans, j'ai exposé le Dharma de toutes sortes de manières usant de  pédagogie (moyens habiles), mais je n’ai toujours pas révélé la vérité fondamentale ».

Les commentateurs d'Asie de l'Est trouvaient cette déclaration très significative, car cela positionnait le Sutra du Lotus comme l'enseignement final du Bouddha. Le troisième chapitre, le plus long, est consacré aux dix bienfaits de ceux qui entendent un verset de ce sutra et qui le gardent, le lisent, le récitent et le copient.

Il est écrit qu’après avoir exposé ce sutra, le Bouddha entra dans un état de méditation profonde (samadhi). Dans les sutras du Mahayana , ces états ont souvent des noms spécifiques, et celui-ci est appelé ''demeure aux sens infinis''. Cela fait pleuvoir du ciel diverses fleurs célestes. L'assistance est remplie de joie.

Le corps d'un bouddha est orné des trente-deux marques d'un grand homme (mahapurusha), dont une petite touffe de cheveux blancs entre ses sourcils, appelée l'urna. Dans les sutras mahayana , le Bouddha en fait souvent partir un rai de lumière et il le fait ici audébut du Sutra du Lotus. La lumière illumine dix-huit mille mondes à l'est jusqu'à Akanishtha, le plus haut Ciel du plan de la Forme, et s'étend jusqu'à Avici, le plus bas et le plus horrible des nombreux enfers bouddhistes. La lumière révèle tous les êtres qui habitent ces royaumes, tous les bouddhas qui y enseignent, ainsi que les moines, les nonnes, les disciples laïcs hommes et femmes qui pratiquent leurs enseignements. Le public peut voir les bodhisattvas suivre le chemin de bodhisattva et les bouddhas qui sont passés en nirvana final, ainsi que les stupas incrustés de joyaux qui renferment leurs reliques.

Comme nous l'avons noté, Maitreya sera le prochain bouddha. Il est parvenu au bout du chemin de bodhisattva et, comme tous les futurs bouddhas, passe son avant-dernière vie en tant que deva dans le ciel Tushita, le quatrième des six cieux du plan du désir, où il attend le moment approprié pour naître dans le monde des humains, atteindre la bouddhéité et enseigner le Dharma. En tant que tel, Maitreya, s'étant perfectionné au cours de nombreuses vies, est doté d'une sagesse que surpasse seulement celle du Bouddha. Pourtant, dans l'une des ces inversions utilisées si habilement dans le Sutra du Lotus, Maitreya joue ici à être idiot. Il ne comprend pas pourquoi le Bouddha a miraculeusement illuminé de vastes étendues du cosmos. Il demande à un bodhisattva plus sage, Manjushri, le bodhisattva de la sagesse :

« Quelles sont les causes et les raisons de ces présages, de ces signes merveilleux ? Et pourquoi cette émission d'éclat lumineux qui éclaire dix-huit mille terres de l'orient, révélant en détail la magnificence de leurs royaumes de bouddha? ».

Comme indiqué ci-dessus, Maitreya était alors le seul bodhisattva familier aux non-mahayanistes de la tradition dominante du bouddhisme. Mais il ne comprend pas le miracle du Bouddha et demande à un bodhisattva inconnu de ce courant dominant. Là encore, cela fait réfléchir le lecteur traditionnel. D’habitude un sutra s’ouvrait par une question adressée au Bouddha  par une personne non éveillée. Ici, la question est posée par un bodhisattva avancé, un bodhisattva qui se trouve seulement à une vie de la bouddhéité, et elle est adressée à un autre bodhisattva, qui ne fait pas partie de la tradition bouddhiste dominante. Comme nous le verrons, de telles choses se produisent tout au long du Sutra du Lotus : quelque chose ou quelqu'un de familier apparaît d'une manière qui semble également inconnue, provoquant reconnaissance en même temps qu’hésitation. Quelque chose ne correspond pas ; en effet, le terrain a changé et les attentes conventionnelles ne s'appliquent plus.

Cependant avant d’exposer la question, le texte dit :

« Là-dessus, le bodhisattva Maitreya, voulant réitérer cette idée, s'exprima en stances ».

Au cours des sept pages suivantes, Maitreya demande, en vers, pourquoi le Bouddha a émis un rayon de lumière entre ses sourcils. On se demande pourquoi Maitreya s’exprime en gatha, une psalmodie plutôt redondante, un motif qui se produit régulièrement tout au long des 21 premiers chapitres du sutra. Il ne s’agit pas, bien sûr, de faire du  Sutra du Lotus une comédie musicale. Et les versets peuvent fournir une indication importante quant aux origines du texte, indications invisibles dans la traduction, comme le soulignait Eugène Burnouf en 1844.

Le Sutra du Lotus est écrit principalement dans ce que l'indologue Franklin Edgerton a appelé le ''sanskrit hybride bouddhiste'', c'est-à-dire le sanskrit utilisant la grammaire et le vocabulaire communs aux langues vernaculaires indiennes de l'époque. De nombreux débats scientifiques ont entouré la datation relative des versets et des sections en prose. Une théorie supposait que, bien que présentées dans le texte du Lotus comme des ''élaborations'' à partir de  la prose, au moins dans la strate la plus ancienne du Sutra, les sections versifiées peuvent avoir été compilées en premier, les portions en prose étant ajoutées plus tard. Quoi qu'il en soit, et en dépit de la consternation de générations d'étudiants du premier cycle, on ne peut pas simplement faire l’impasse des sections en vers. On perd peu de l'intrigue mais on sacrifie une grande partie de la richesse du texte. Ici, dans le cas du discours de Maitreya, le bodhisattva décrit avec des détails souvent émouvants tout ce qu'il voit dans les différents mondes éclairés par la lumière du Bouddha

En réponse à la question de Maitreya sur la raison pour laquelle le Bouddha a illuminé ces mondes, Manjushri répond qu'il a déjà vu cela se produire. Autrement dit, contrairement à Maitreya, il notifie que le pouvoir de sa mémoire d'englober un espace-temps lointain - l'un des marqueurs de l'Éveil dans le bouddhisme - surpasse celui de son interlocuteur. Cela souligne également que Manjushri suit la voie de bodhisattva depuis plus longtemps que Maitreya, qui se trouve à une seule vie de la bouddhéité. Ce n'est que l'un des nombreux moments dans lesquels le Sutra du Lotus renverse les hiérarchies conventionnelles en révélant l’étendue du passé jusque-là inimaginable.

Manjushri poursuit en racontant une histoire assez élaborée d'un bouddha nommé Chandrasuryapradipa* qui a vécu des kalpas incalculables dans le passé. Il fut suivi par 20 000 autres bouddhas, tous nommés Chandrasuryapradipa*. Avant que le dernier Chandrasuryapradipa* ne renonce au monde pour chercher la Voie, il avait engendré huit fils. À la fin de sa vie, Chandrasuryapradipa* enseigna un sutra appelé Sens Infinis, puis entra dans un état de méditation profonde alors que des fleurs pleuvaient du ciel. Puis il émit un rayon de lumière de son urna, la touffe de cheveux entre ses sourcils. Après cela, il a enseigné un bodhisattva nommé Varaprabha* et ses 800 disciples, dans un discours qui a duré soixante kalpas moyens. Le nom de ce discours était le Lotus Blanc du Vrai Dharma (Saddharma-pundarika-sutra, Lotus Blanc de la Loi Merveilleuse, dans la traduction Kubo-Yuyama), c'est-à-dire le Sutra du Lotus. Il est ensuite entré dans le nirvana final. Varaprabha* a conservé et enseigné ce Sutra du Lotus pendant 80 kalpas moyens et a servi de maitre  aux huit fils de Chandrasuryapradipa*, dont chacun deviendra un bouddha. Le dernier des huit est devenu un bouddha nommé Dipamahara *. Parmi les 800 disciples de Varaprabha* se trouvait un homme quelque peu avare du nom de Yashaskama*, qui récitait les sutras mais oubliait la plupart du temps ce qu'il récitait. Cependant, au cours de sa vie, il avait rendu hommage à plusieurs milliards de bouddhas (note).

Dans la littérature bouddhiste, lorsque le Bouddha raconte une histoire d'un passé lointain, il la termine souvent en identifiant les membres de son entourage comme autant d’incarnations de personnages historiques. Manjushri le fait ici en précisant que dans une existence passée il a été l’Honorable Varaprabha* et que Maitreya, le prochain bouddha, avait été Yashaskama* plutôt peu recommandable. S’appuyant sur ce dont il avait été témoin il y a des siècles, Manjushri conclut que le Bouddha est sur le point d'enseigner le Sutra du Lotus.

Il y a là pas mal de matière à réflexion car le Sutra du Lotus revendique sa propre autorité. Le Sutra, que personne n'a jamais entendu auparavant, ne serait nullement nouveau. En fait, il est très vieux, si vieux qu'il a été presque oublié. Il a été enseigné il y a bien des kalpas, par un bouddha si ancien que son nom n'apparaît plus dans la liste courante des bouddhas précédents. Le seul nom familier dans cette histoire est Dipamahara* le premier de la liste des 25 bouddhas du passé, selon les textes pali. Dans cette tradition, c'est aux pieds de Dipamahara* que Sumedha, le yogin qui deviendra un jour le Bouddha Shakyamuni, jura de suivre le long chemin du bodhisattva vers la bouddhéité. C'est Dipamahara* qui a prophétisé que Sumedha deviendrait un bouddha nommé Gautama. Ainsi, dans la mémoire collective de la tradition, le premier bouddha connu à s’éveiller fut le dernier fils du dernier bouddha Chandrasuryapradipa*. Cela signifie que l'histoire racontée par Manjushri relate des événements d’un passé si lointain qu'il n'en existe aucune trace. En d'autres termes, avant même le bouddha Dipamahara*, sous lequel le bouddha de notre monde, Gautama (ou Shakyamuni), prononça pour la première fois ses vœux de bodhisattva, un autre bouddha, Chandrasuryapradipa*, enseigna le Sutra du Lotus. De plus, Chandrasuryapradipa* était le père de Dipamahara*, ce qui le place en position d'autorité, à la fois par l’âge et le lignage, auprès du premier bouddha nommé par la tradition. Le Sutra du Lotus est donc plus ancien que tous les enseignements connus auparavant.

Le bodhisattva Varaprabha*, le Maitre de Dipamahara*, était Manjushri dans une vie antérieure, ce qui implique qu'un bodhisattva dans l’entourage du Bouddha présent avait été supérieur au bouddha précédent. Et le bodhisattva Maitreya qui est honoré par la tradition dominante en tant que futur bouddha, s'avère avoir été son disciple le moins digne. L'inversion d'autorité avec laquelle le Sutra du Lotus proclame ici sa priorité fait non seulement du meilleur des bodhisattvas le pire des bodhisattvas, mais explique également ce qui s'est passé dans un passé lointain. Dans la réponse de Manjushri, nous trouvons  également le premier exemple d'un procédé qui se produit dans de nombreux sutras mahayana mais qui est utilisé de la manière la plus notoire et la plus épineuse dans le Lotus : l'auto-référence. Dans ce premier chapitre du Sutra du Lotus, Manjushri explique que dans un passé lointain, le bouddha Chandrasuryapradipa* a enseigné le Sutra du Lotus.

Le dispositif littéraire de la ''mise en abyme'' (récursivité), dans lequel une œuvre se réfère à elle-même, est familier aux lecteurs d'auteurs modernes tels que Borges et Calvino.  Son histoire est beaucoup plus ancienne. Dans le chapitre XXIX de la 2ème partie de Don Quichotte, le chevalier errant et son serviteur et écuyer Sancho Panza rencontrent un duc et une duchesse qui ont lu Don Quichotte et connaissent leurs aventures précédentes. De plus, ils surprennent les voyageurs d'une auberge se régaler d'histoires de Don Quichotte qui n'apparaissent pas dans le roman. Don Quichotte les confronte et souligne leur erreur, leur disant qu'il n'a jamais fait les choses qu'ils lui attribuent. Dans l'Odyssée, Ulysse est présent à la cour d'Alcinous lorsque le poète aveugle Demodocus chante d'abord la querelle entre Achille et Ulysse à Troie, et plus tard, l’histoire du cheval de Troie, faisant à chaque fois éclater Ulysse en sanglots qui trahissent ainsi son identité. Dans les peintures de l'Annonciation du Moyen Âge et de la Renaissance, Marie est souvent représentée en train de lire, un livre à la main ou posé sur une table, alors que Gabriel entre avec la nouvelle qu'elle va donner naissance au Messie. Ce livre est plus souvent un codex et non un rouleau, alors que le codex n’était pas utilisé en Palestine du temps de Jésus. Mais ce n'est qu'un anachronisme. Dans le retable de Merode du XVe siècle, Marie a deux textes sur sa table: un rouleau, censé être l'Ancien Testament, et un codex, censé être le Nouveau Testament, bien que le Nouveau Testament, dans lequel l'histoire de l'Annonciation est relatée dans l'Évangile de saint Luc, n'a pu exister qu'après la naissance, la mort et la résurrection de l'enfant que Gabriel était venu annoncer.

Cervantès a écrit la deuxième partie de Don Quichotte une décade complète après la première partie, après que celle-ci ait fait sensation et après qu'un autre auteur eut publié une suite, à la grande indignation de Cervantès. Et alors que l'histoire d'Achille que chante Demodocus se déroule dans l'Iliade, l'histoire du cheval de Troie n'y figure pas. Comme Don Quichotte, l’Odyssée existe déjà  lorsque son récit en est fait, mais ces histoires ne sont pas comme la deuxième partie de Don Quichotte ou l'Odyssée. Dans le cas de la Vierge Marie, le fait qu’elle lise un livre qui n'a pas encore été écrit sert à plusieurs fins, y compris comme aide à la visualisation pour les femmes médiévales, afin qu’elles se voient comme présentes dans la scène.

Quelque chose de beaucoup plus étrange se produit pour le Sutra du Lotus, soulevant la question de savoir qui parle, qui est le ''je'' de «Ainsi ai-je entendu» ? À ce stade du sutra, le Bouddha Shakyamuni n'a pas encore parlé, mais lorsqu'il enseigne finalement le Sutra du Lotus, est-ce qu’il inclut le premier chapitre ? Et quand Chandrasuryapradipa* a enseigné le Sutra du Lotus lors d’âges cosmiques, a-t-il inclus le premier chapitre, qui se déroule, de son point de vue, dans un avenir lointain ? Comme la mise en abyme dans laquelle un objet est placé entre deux miroirs, provoquant la réduplication de l'objet en des formes de plus en plus petites, le Sutra du Lotus se réfère constamment à lui-même, le plaçant non pas en abyme, mais à l'origine même de l'Éveil. C'est à ce stade que se pose la question récurrente qui hante toute sa lecture : « C’est quoi ce Sutra du Lotus ? ».

Près de mille ans après la compilation du Sutra du Lotus, dans une sphère culturelle entièrement différente, le Maitre bouddhiste Nichiren a affirmé qu'à l'époque de Mappo, tout le Sutra était contenu dans son daimoku (ou titre), et que réciter le titre était la pratique principale du Sutra du Lotus pour l'époque actuelle.

« Quel que soit le sutra qu'il a exposé, écrivait Nichiren, le Bouddha lui a attribué un titre exprimant son principe ultime » (réf.) .

Aujourd'hui, nous savons que le Bouddha historique n'a pas prêché et encore moins nommé  le Sutra du Lotus, mais l'idée que le titre d'un sutra exprime son essence était bien établie à l'époque de Nichiren. L'un des deux commentaires sur le Sutra du Lotus du grand savant Zhiyi, Le sens profond du Sutra du Lotus*, consacre la plus grande partie de l’œuvre à l'interprétation des cinq caractères myô, hô, ren, ge et kyô (comme prononcé en japonais) qui forment le titre du Sutra du Lotus dans la traduction de Kumarajiva. La pratique de psalmodier le titre du Sutra du Lotus est également antérieure à Nichiren. Avant de parler d’un sutra, le récitant entonnait son titre et le public qui assistait aux exposés sur le Sutra du Lotus dans le Japon prémoderne a certainement entendu le daimoku dans ce contexte. La littérature narrative de la dernière période Heian contient occasionnellement des exemples de personnes récitant le titre du Sutra du Lotus. Namu Myoho-renge-kyo était aussi le mantra employé dans le rite tendai ésotérique Hokke ho (Lotus). Les notions ésotériques des mantras en tant que ''récipients de méditation'' qui englobent les pouvoirs des états éveillés ont été une source importante pour la réflexion de Nichiren sur le daimoku .

Nous avons vu comment, lorsque Maitreya demande à Manjushri d'expliquer la signification de la terre qui tremble, des fleurs qui tombent du ciel et du rayon de lumière émis par le front du Bouddha illuminant la partie orientale de l'univers, Manjushri exprime sa conviction que le Bouddha Shakyamuni, comme les bouddhas des âges antérieurs, juste avant leur nirvana final, va maintenant prêcher un sutra appelé Lotus Blanc du Vrai Dharma (Saddharma-pundarika-sutra). C'était la première fois, écrivait Nichiren, que des êtres sensitifs de ce monde entendaient le nom du Sutra du Lotus. (réf.)  Dans la présente étude, le chapitre Prologue se prête justement pour en dire plus sur la compréhension que Nichiren avait du titre du Sutra du Lotus.

Tout d'abord, analysons les mots qui composent le titre. Myo a la connotation de ''merveilleux'', ''prodigieux'' et ''inconcevable''. L'utilisation de ce caractère dans le titre était une innovation de Kumarajiva ; une traduction antérieure de Dharmaraksha (230 ? -316) utilise shô (ch. zheng), signifiant ''vrai'' ou ''correct''. Fayun (467-529), un des premiers commentateurs chinois du Sutra du Lotus, emploie le caractère myo (miao) comme signifiant ''subtil'' par opposition à ''brut''ou ''grossier''. Zhiyi pense  que myo a une signification à la fois relative et absolue. D'un point de vue relatif, myo désignant l'enseignement parfait, est supérieur à tous les autres, qui par comparaison sont incomplets. Mais d'un point de vue absolu, myo est le contenant parfait ; il n'y a rien en dehors de lui auquel il puisse être comparé. Cette lecture a jeté les bases d'une compréhension ultérieure du Sutra du Lotus comme étant à la fois supérieur et inclusif de tous les autres enseignements.

Nichiren a dit que myo a trois significations. La première est d'ouvrir, c'est-à-dire que myo ouvre le sens de tous les autres sutras. Il écrit :

« Lorsque le Bouddha a prêché le Sutra du Lotus, il a ouvert la resserre des autres sutras prêchés au cours des quarante et quelques années précédentes, et tous les êtres des neufs mondes-états étaient pour la première fois capables de discerner les trésors qui se trouvaient dans ces sutras. Deuxièmement, myo signifie ''’parfaitement inclusif'' ; chacun des 69 384 caractères du Sutra contient tous les autres. C'est comme une goutte du grand océan qui contient l'eau de toutes les rivières qui s’y déversent, ou un seul joyau exauçant tous les vœux qui, bien que pas plus gros qu'une graine de moutarde, peut faire pleuvoir tous les trésors que l'on pourrait demander à ce joyau. Et troisièmement, myo signifie ''restaurer la vie'', ce qui signifie qu'il fait revivre les graines, ou les causes , de la bouddhéité en ceux qui les ont négligées ou détruites (réf.) .

Renge signifie ''fleur de lotus'' et le pundarika sanskrit indique un lotus blanc. Les lotus poussent dans de l'eau boueuse pour fleurir purs au-dessus de la surface et représentent ainsi la floraison de l'aspiration à l'éveil dans l'esprit de la personne ordinaire pleine d’illusions. La plante de lotus produit également des fleurs et des gousses en même temps. Pour les patriarches chinois tiantai, ainsi que pour les exégètes médiévaux japonais tendai, cela suggérait la simultanéité de la ''cause''’ (les neuf mondes-états au stade de la pratique) et de l'''effet'' (le monde de bouddha ou l'état de bouddhéité), ce qui signifie que les dix mondes-états sont mutuellement inclusifs. Nichiren s'appuie sur l'analogie du lotus pour souligner son affirmation selon laquelle le Sutra du Lotus permet la réalisation de la bouddhéité dans l'acte même de la pratique. Comme il l'a exprimé :

« Le bienfait, dans tous les sutras autres que le Sutra du Lotus, n'est pas clairement défini, car ils enseignent qu'il faut d'abord accumuler de bonnes causes et que, seulement ensuite, on peut devenir bouddha. Le Sutra du Lotus est entièrement différent. La main qui le touche devient immédiatement bouddha, et la bouche qui le récite parvient immédiatement à la bodhéité , tout comme la lune, dès qu'elle s'élève au-dessus des montagnes, à l'est, se reflète immédiatement dans l'eau, ou de la même manière qu'un son est aussitôt suivi d'un écho » (réf.).

Le dernier caractère, kyo, signifie ''sutra''.

« Kyo dans le titre du Sutra du Lotus, - dit Nichiren - englobe les enseignements de tous les bouddhas à travers l'espace et le temps (réf.). Namu, qui précède le titre psalmodié, vient du sanskrit namas qui signifie ''hommage'', ''dévotion'' ou ''prise de refuge'' ».

En fin de compte, Nichiren l'a considéré comme exprimant la volonté d'offrir sa vie pour le Dharma. Il a cependant précisé que la signification de daimoku ne réside pas dans sa sémantique.

« Daimoku - a-t-il dit - n'est ni le texte ni sa signification mais l'intention, ou le cœur, de tout le sutra » (réf.).

 Il l'a défini tantôt comme « la graine de la bouddhéité, le père et la mère de tous les bouddhas », tantôt comme « la réalité des trois mille mondes en un seul instant de pensée » (ji no ichinen sanzen) - concept sur lequel nous reviendrons au chapitre XVI. L'interprétation de Nichiren du Sutra du Lotus dans sa globalité est fondée sur sa compréhension que le ''cœur'' de tout le Sutra est le Dharma Merveilleux, instancié dans son  titre, qui résume l'état d'Éveil que les bouddhas atteignent et qui ouvre cette bouddhéité à tous ceux qui le récitent, si minime que soit leur vertu morale ou leur compréhension.

« Pratiquer uniquement les sept caractères Namu Myoho-renge-kyo peut sembler minime,  dit-il, mais parce que ces caractères sont les maîtres de tous les bouddhas du passé, du présent et du futur, le chef de tous les bodhisattvas des dix directions et la boussole pour tous les êtres sensitifs sur le chemin de la bouddhéité, cette pratique est en fait profonde ». (réf.)

En développant ses enseignements sur le daimoku du Sutra du Lotus, Nichiren s'est inspiré des traditions exégétiques antérieures et les a adaptées. Les interprètes chinois avaient souvent utilisé une technique connue sous le nom de ''division analytique'' (ch. fenke) ou analyse syntaxique censée mettre à jour  dans un sutra particulier des catégories de signification implicites et ainsi révéler la véritable intention du Bouddha. Zhiyi, par exemple, a divisé le Sutra du Lotus en deux parties : « Les quatorze premiers de ses vingt-huit chapitres, a-t-il dit, représentent l'Enseignement de la Trace (shakumon), qui présente le Bouddha Shakyamuni comme une ''trace''  (ou empreinte), c'est-à-dire une figure historique qui a vécu et enseigné dans ce monde ; tandis que les quatorze chapitres suivants constituent l'enseignement Primordial* (honmon), qui présente Shakyamuni comme le Bouddha primordial, Éveillé depuis le passé inconcevablement lointain.

« L'intention de l'Enseignement de la Trace, dit Zhiyi, consiste à ouvrir les Trois véhicules pour révéler le Véhicule Unique, tandis que l'intention de la partie Primordiale est de révéler l'Éveil primordial du Bouddha dans un passé lointain ».

Nichiren les considérait également comme les deux grandes conceptions du Sutra du Lotus. Pour lui, l'Enseignement de la Trace révélait la bouddhéité comme un potentiel inhérent à tous les êtres, tandis que l'Enseignement Primordial* la présentait comme une réalité pleinement manifestée dans la vie et la conduite du Bouddha. Nichiren a vu le noyau des Enseignements de la Trace et l’Enseignement Primordial* dans les chapitres II  et XVI, respectivement, et a exhorté ses disciples à réciter ces chapitres dans le cadre de leur pratique quotidienne.

Les commentateurs chinois ont, de la même manière, divisé les sutras en trois parties : une section d'introduction, l'exposition principale et une section de ''diffusion'', insistant pour que le Sutra soit transmis à l'avenir. Zhiyi a divisé le Sutra du Lotus en conséquence : le premier chapitre représente  l'introduction  ; les chapitres II à XVI représentent  l'exposition principale; et la dernière partie, du chapitre XVII aux chapitres restants, représente la diffusion. Zhiyi a en outre divisé chacune des deux parties exégétiques, les enseignements de Trace et Primordial , en ces trois parties. Nichiren a développé cette triple analyse dans deux directions. Zoom arrière, pour ainsi dire, il l'appliqua à l'ensemble des enseignements du Bouddha : tous les enseignements qui ont précédé le Sutra du Lotus sont une ''introduction''; le triple Sutra du Lotus est ''l'exposition principale'' ; et le Sutra du Nirvana que la tradition tendai considère comme une reformulation du Sutra du Lotus, représente la ''diffusion''. Il identifia ainsi tous les enseignements de tous les bouddhas à travers l'espace et le temps, y compris l'enseignement de Trace du Lotus, comme une préparation, et le daimoku, Namu Myoho-renge-kyo, le cœur de l'Enseignement primordial, comme exposition principale. Nichiren n'a pas dit explicitement ce que signifierait ''diffusion'' dans ce cas. Ses disciples ultérieurs ont avancé diverses explications, par exemple, qu’il faisait référence à la propagation de Namu Myoho-renge-kyo à l'ère Mappo (note).

Ému par les souffrances dont il avait été témoin à la suite du tremblement de terre dévastateur de 1257, Nichiren a d'abord tenté de remontrer jusqu’aux autorités gouvernementales. C'est alors qu'il a composé et soumis son traité Rissho ankoku ron, son premier avertissement aux dirigeants. Au départ, il a vu ce tremblement de terre comme une rétribution karmique collective pour la négligence coupable du  Sutra du Lotus. Mais avec le temps, il y a vu  le tremblement « du monde de Bouddha» dont il est question dans le chapitre Prologue présageant la prédication du Lotus par Shakyamuni. Ainsi, le tremblement de terre de 1257 prit pour lui une seconde signification en tant qu'annonceur de la diffusion du daimoku du Sutra du Lotus, l'enseignement de l'ère du Dharma final. Il écrit :

«De l'ère Shoka (1257-1259) jusqu'à l'année actuelle (1273), il y a eu des tremblements de terre massifs et des présages célestes extraordinaires […] Vous devez savoir que ce ne sont pas des présages ordinaires de bon ou de mauvais augure concernant les affaires du monde. Ils n'annoncent rien de moins que l'ascension ou la déchéance de ce grand Dharma » (réf.) .

Tout comme un tremblement de terre avait présagé la prédication du Sutra du Lotus par le Bouddha, un violent tremblement de terre avait précédé sa propre diffusion du Sutra et la pratique de la récitation de daimoku.  Ce n'est qu'un exemple de la façon dont Nichiren a interprété les événements de sa propre vie et de son époque comme reflétés dans le Sutra du Lotus.

Retour
haut de la page