1. Est-ce que l’équanimité sous-entend qu’on doit aimer tout le monde de la même façon ? Pourtant Shakyamuni avait des disciples préférés. Et Nichiren encore plus. Il a de la tendresse pour la famille de Shijo Kingo et du mépris pour Ryokan.

    Ryuei : L'équanimité bouddhique implique en effet que l’on devrait ressentir envers quiconque le même amour-empathie, la même compassion et la même joie partagée, c’est-à-dire éprouver la même joie envers chacun. Les bouddhas et les bodhisattvas ayant atteint un certain niveau d’Eveil devraient tous être impartiaux.

    Le Sutra du Diamant enseigne toutefois qu’ils sauvent tous les êtres sans voir ou discerner l’existence d’êtres à sauver. Bouddhas et bodhisattvas ne peuvent pas voir ces êtres puisqu’ils n’ont pas de nature en soi. Cela signifie que la nature de ces êtres est interdépendante et changeante, qu’elle n’est ni bonne ni mauvaise et ne peut non plus être agréable ou désagréable. Cela veut dire aussi que ces êtres n’entretiennent pas de relation fixe ou déterminée avec les bouddhas et les bodhisattvas. Qui plus est, même leurs relations mutuelles, que ce soit entre membres d’une même famille, entre amis ou envers des ennemis, ne sont jamais stables. Toutes ces caractéristiques et ces relations changent perpétuellement, au gré de causes et de conditions.

    Cependant, dans le flux incessant des causes et conditions, chaque être représente en réalité un élément, comparable à un toron ou un fil conducteur. C'est à cette causalité, à ce flux causal que bouddhas et bodhisattvas réagissent avec amour-empathie, compassion, joie et équanimité. Ainsi sauvent-ils des êtres en fonction de conditions, mais ne les reconnaissent pas en tant que tels (du fait qu’ils sont changeants et ne possèdent pas de nature en soi indépendante qui permettrait qu’on puisse les identifier en tant que personnes).

    Si l’on prend en compte les moyens opportuns, ou habiles, ainsi que l’existence provisoire des êtres, persistent néanmoins certaines différences : des relations plus ou moins familières, ordinaires, se créent de manière temporaire telles que celles avec un père, une mère, un enfant, une sœur ou un frère, avec des parents proches, entre maître et disciple, avec un ami ou un ennemi, etc. Les bouddhas et les bodhisattvas réagissent alors à chaque être en fonction de ce qui lui sera utile, selon son état de vie actuel et ses capacités. Cela est comparable aux paroles de Jésus qui disait qu’aux yeux du berger, une brebis perdue mérite plus d’attention que le reste du troupeau. Un être vraiment sage et compatissant n’aura pas de personne favorite : il fera preuve de tendresse envers ceux qui en ont besoin, ou de sévérité envers ceux qui doivent encore mûrir. Il pourra aussi choisir des personnes particulières qui ont besoin d’être encouragées et seront ainsi en mesure de poursuivre leur travail. Il ne s'agit donc pas d’avoir des favoris en fonction d’un point de vue personnel.

  2. J’ai toujours été révoltée par la résignation de la mère de Jésus qui reste équanime vis à vis des bourreaux de son fils.* Comment une mère peut ne pas se révolter lorsqu’on torture son enfant ?

    Statue de Michel-AngeRyuei : Tout d'abord, nous ne savons pas ce que la mère de Jésus a réellement ressenti lors de la mise à mort de son fils. Les histoires pieuses et l'art médiéval montrent simplement la façon dont les chrétiens du Moyen Âge se représentaient Marie et pensaient qu’elle réagirait.

    Cependant, les enseignements du Bouddha sont clairs : le Bouddha n'a pas condamné le tueur en série Angulimala, mais allait bien au contraire à sa rencontre pour lui apprendre à renoncer au meurtre. Plus tard, il l’ordonna moine pour lui éviter d’être exécuté.

    Prenons maintenant l'histoire de Kishimojin : le Bouddha ne s’en prit pas à elle, ni n’entra en conflit avec elle à la manière dont le mettent en scène les films fantastiques d’Harry Potter ou du Seigneur des Anneaux. L'histoire raconte plutôt qu’il cacha l’un des enfants de cette mère, l'empêchant ainsi de tuer les enfants de la ville de Rajagriha. Lorsqu'elle vint demander au Bouddha s'il pourrait retrouver son enfant, il lui rappela que nourrir ses enfants en tuant ceux des citadins de Rajagriha les faisait immensément souffrir. Cela lui apprit l'empathie, et ainsi cessa-t-elle de tuer quiconque, se mettant à nourrir ses enfants de pépins de grenade. À maintes reprises, nous pouvons remarquer que pour corriger des malfaiteurs, le Bouddha privilégie une démarche éducative plutôt que suivre la voie de la violence. Et lorsqu’il ne savait dissuader les gens de tuer, il s'effaçait, acceptant que certains agissent comme ils l'entendent, sachant que cela fait partie des souffrances dans lesquelles sont emprisonnés tous les êtres évoluant dans le samsara.

    Autre exemple : vers la fin de la vie du Bouddha, le roi Virudhaka décida de massacrer le clan Shakya. À trois reprises, le Bouddha s'assit sur la route de Kapilavastu, faisant ainsi reculer l’armée royale de Virudhaka, lequel ne voulait pas risquer de mettre ses troupes en colère en les obligeant à piétiner le Bouddha. Mais à la quatrième tentative, comprenant que le roi n’abandonnerait pas son projet, le Bouddha ne s'assit pas sur la route.

    Quoique nous puissions discuter de la véracité de cette histoire ou du nombre de fois où le Bouddha aurait dû faire obstacle au roi, elle met en évidence de toujours essayer la voie pacifiste comme obstacle au mal, tout en sachant reconnaître que l'on peut ne pas toujours réussir, et que les personnes déterminées à faire le mal le feront malgré tout. Il faut alors faire face à de telles situations avec patience, équanimité et faire même preuve de compassion envers ceux qui occasionnent souffrance envers eux-mêmes et autrui.

    Il est crucial de savoir que le bouddhisme enseigne que le mal ne se combat pas par le mal et que la violence ne met pas fin à la violence. C’est seulement en étant patient et compatissant envers chacun, en tentant d'éduquer quiconque à cultiver le bien que la souffrance causée par le mal personnel ou systémique pourra être surmontée. En tout état de cause, tant que nous sommes dans le samsara et avons un état d'esprit samsarique, nous serons condamnés à souffrir et à causer de la souffrance. Ce n'est qu'en nous libérant du samsara et surmontant nous-même l'état d'esprit samsarique que nous trouverons la voie pour nous en libérer, nous et nos semblables.

  3. Est-ce qu’on peut être équanime avec des tyrans ? N’est-ce pas contradictoire avec la loi de causalité. Si quelqu’un torture un enfant il aura comme effet qu’on le déteste.

    Ryuei : J'ai lu un jour dans L'Évangile selon saint Luc, chapitre 17, verset 1, cette traduction d'une parole de Jésus : « Il est inévitable que surviennent des scandales, mais malheur à celui par qui ils arrivent ! »

    Voir également les versets 3 à 5 du sutra Dhammapada : « Il m'a maltraité, il m'a battu, il m'a vaincu, il m'a dépouillé » - ceux qui nourrissent de telles pensées auront toujours la haine au cœur. « Il m'a maltraité, il m'a battu, il m'a vaincu, il m'a dépouillé » - ceux qui ne nourrissent pas de telles pensées ne seront plus haineux. » Jamais en ce monde la haine n'éteint la haine: seul l’amour éteint la haine. C'est là une ancienne loi. »

    Celui qui souhaite être un révolutionnaire et combattre violence et haine par plus de violence et de haine, celui-là tombera dans le royaume des asuras querelleurs, dans le monde des animaux s’entredévorant, voire dans les atrocités des royaumes infernaux. Dans ces royaumes inférieurs, toute personne qui croit qu’agir ainsi est nécessaire peut justifier la haine, la cruauté et la mauvaise volonté. Cette conception erronée paraît même la rendre très héroïque. Par exemple, le paradis Valhalla des Vikings est un royaume où les êtres peuvent se battre ad vitam aeternam, restaurer leurs membres amputés, festoyer toute la nuit et se remettre au combat dès l’aube. Ce n'est pas la vision de la voie bouddhique : la voie du Bouddha, ou celle d’un bodhisattva comme put l’être Jésus, est celle de la paix, de la compassion, de la patience et du lent processus d'éducation pour éloigner les êtres de toute malveillance, et non de chercher à justifier nos gestes malveillants, lesquels sont en réalité animés par notre impatience, nos peurs et frustrations telles des personnes vivant dans l’illusion.

  4. Liberté, égalité, fraternité sont des utopies françaises. Est-ce que l’équanimité ne serait pas aussi une utopie? La violence fait partie de la vie. Quand on réprime ses pulsions agressives on ne fait rien pour faire progresser l’humanité. On vit dans l’hypocrisie : “qui veut faire l’ange fait la bête”.

    Ryuei : En évoquant le royaume des asuras ou démons combattants, le bouddhisme reconnaît cette hypocrisie, cet aveuglement. Dans les enseignements Tiantai les asuras suivent bien les préceptes et les vertus prônées dans le Confucianisme, mais d'une manière qui accroît leur orgueil, leur esprit de compétition et leur suffisance. Or le bouddhisme Tiantai enseigne que si l’être humain possède intrinsèquement une certaine humanité lui permettant de respecter les Cinq préceptes – s’abstenir de tuer, voler, d’avoir une conduite sexuelle irrespectueuse, de médire ou de consommer des produits intoxicants -, la nature humaine possède tout aussi bien des états de vie peu élevés tels que rage destructive irréfléchie et une avidité effrénée. Elle partage également des instincts propres aux animaux nécessaires à la survie, tels que l’instinct grégaire, qui la mène à suivre quelqu’un en dépit du bon sens, et l’instinct de procréation.

    Cependant, nous possédons aussi une nature dite céleste nous permettant de cultiver la générosité, ainsi que les Quatre demeures divines et la nature de Bouddha. Si nous voulons soutenir l’idée que cultiver l'équanimité est contraire à la nature humaine, nous ne sommes alors plus bouddhistes, mais des modernistes faisant preuve d’un très grand cynisme. Même certains psychologues humanistes, comme Abraham Maslow ou Carl Rogers, croyaient qu'il était dans notre nature de chercher à nous épanouir afin de parvenir à une certaine intégrité, nous permettant alors compassion et sagesse.

    La possession mutuelle des dix mondes est au cœur de ce que Nichiren enseigne sur notre nature humaine, un enseignement qui insiste sur le fait que notre nature n'est ni fixe ni indépendante, mais fluide, interdépendante et capable de changer pour le pire comme pour le meilleur. En récitant Namu Myoho Renge Kyo, nous exprimons justement notre aspiration à changer pour le meilleur, sinon pourquoi donc pratiquerions-nous ?


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